Avant la nuit barbare I: Le mauvais sort d’un roman retrouvé.

         « Voici longtemps que nous savons Dieu offensé, et que nous ne cherchons pas à l’apaiser. Ce sont nos crimes qui ont fait la force des Barbares, ce sont nos crimes qui ont amené la défaite des armées romaines. Malheureux qui obligeons la colère de Dieu à se servir des Barbares comme d’un fléau vengeur ! Les légions de Rome ont soumis le monde autrefois, et aujourd’hui nos défenseurs succombent devant des troupes sans discipline dont l’aspect seul les glace d’épouvante… L’esprit frémit à la vue des ruines de notre époque. Voici plus de vingt ans que, dans le vaste pays qui sépare Constantinople des Alpes, le sang romain coule sans interruption. Les Goths, les Quades et les Sarmates, les Alains, les Vandales et les Marcomans sèment la désolation, le meurtre et le pillage à travers la Scythie, la Thrace, la Macédoine, la Dardanie et la Dacie ; ils promènent la flamme et le fer dans les campagnes de Thessalie, d’Achaïe, d’Épire, de Dalmatie, de Pannomie. Que de nobles Romains sont devenus leur proie, que de matrones et de vierges ont été les victimes de leur salacité ! Les évêques réduits en esclavage, les prêtres et les clercs livrés au glaive, les églises saccagées, les autels du Christ changés en mangeoires à chevaux, les restes des martyrs arrachés de leurs sépultures, partout la tristesse, partout les gémissements, partout l’image de la mort…»

Théo Varlet: Avant la nuit barbare. Couverture factice. Voici un savoureux extrait d’Avant la nuit barbare qui ne manquera pas de vous mettre l’eau à la bouche ni de frapper votre imaginaire. Le roman vient d’émerger des ombres du passé pour définitivement quitter la liste de ce quelques ouvrages de Théo Varlet dont toute trace avait été oubliée. On pensait que le projet de publication de cet écrit n’avait en aucun moment dépassé le stade du simple manuscrit et que celui-ci avait été égaré ou détruit durant l’époque trouble que la France allait traverser peu après sa mort.

Quelques indices confirmaient son existence certaine: il figurait dans les bibliographiées composées à l’occasion de la publication d’Ad Astra (Messein, 1929) et de Douze Sonnets et un Poème (Mercure de Flandre, 1929), de même que dans celle dressée par Félix Lagalaure lors de la parution de Théo Varlet (1878-1938). Sa vie – Son œuvre (L’Amitié par le Livre, 1939), un émouvant panégyrique qui permettait d’augurer un avenir plus heureux en ce qui a trait à la préservation de son legs littéraire.

Il ne s’agissait d’ailleurs pas du seul inédit dont on signalait la publication à venir; d’autres travaux y étaient indiqués: Cosmica (Fusées), Lunaires (des poèmes), Mémoires et Correspondance, un roman inachevé intitulé Cléopâtre(1) et Les naufragés d’Éros, une suite à La grande panne qui paraitra, de manière posthume, sous le titre tapageur d’Aurore Lescure pilote d’astronef (L’Amitié par le livre, 1943).

Pourtant, l’annonce de la parution d’Avant la nuit barbare avait été faite deux ans plus tôt sans qu’on semble l’avoir retenu, ce qui ne doit pas nous étonner car, en réalité, il l’avait été sous un autre titre qui, de façon conceptuelle, l’éloignait de celui qui allait être choisi plus tard et qui était si important qu’il faisait penser à un tout autre ouvrage.

Ainsi, dans la bibliographie apparaissant dans son roman Le roc d’or (Plon, 1927), qui a peut-être été celui qui a remporté le plus de succès, il y a un roman intitulé Christus Vincit qui est cité parmi les œuvres en prose à paraître. Cette bibliographie sera limitée aux seuls romans considérés d’aventure, c’est-à-dire, Les titans du ciel, L’agonie de la terre, La Belle Valence et La grande panne, lorsque la même maison d’éditons le fera réédité cinq années plus tard en 1932.

Christus Vincit est également absent de la bibliographie des volumes édités ultérieurement, tels qu’Aux paradis du hachich (Malfère, 1930), Le nouvel univers astronomique (Malfère, 1934) ou le ci haut mentionné Aurore Lescure pilote d’astronef (L’Amitié par le livre, 1943), où n’y figure que l’essentiel de la production varlettiene.

Finalement, un autre fait surprenant est, par exemple, qu’il soit manquant dans l’Anthologie d’A.-M. Gossez Les poètes du XXe siècle (Eugene Figuier, 1929) où l’ouvrage l’Éther consolateur, paru sous le nom de Willy , lui est clairement attribué. Quelles sont les raisons de ces omissions?

***

L’écriture d’Avant la nuit barbare a dû débuter à l’été 1926 lors d’un des séjours habituels de Théo Varlet à Saint-Valéry-sur-Somme, lieu de villégiature situé dans la région du Nord-Pas-de-Calais. C’est au moins ce que l’on peut conclure à la lecture d’une lettre datée du 18 février 1927 et adressée à son ami Jules Mouquet. Cette lettre, comme beaucoup d’autres, est aujourd’hui conservée à la Bibliothèque Municipale de Lille. Malheureusement, celles qui ont dû la précéder sont manquantes. Ceci nous empêche aujourd’hui de connaître la date exacte à laquelle le roman a été entamé, mais également le moment précis où l’idée même du sujet a germé dans sa tête.

En revanche, il est facile de constater le mauvais pied sur lequel le roman est parti:

La difficulté spéciale d’un sujet comme «Christus vincit», et surtout l’imprudence de vouloir me mettre à l’écrire prématurément… ont été responsables (…) de ces mauvais jours…”(2).

Cette difficulté va aussi être le prélude à une longue route parsemée d’obstacles qui auront pour conséquence de compromettre sérieusement sa santé et le flux et qualité de son activité créatrice.

    Théo Varlet: Le roc d'or. Paris: Plon, 1927. Ouvrages du même auteur.     Théo Varlet: Ad Astra et autres poèmes (1926-1928). Paris: Albert Messein, 1929. Ouvrages de Théo Varlet.

L’atmosphère chaleureuse de sa retraite cassidienne retrouvée à la suite d’un séjour à Paris, Varlet est convaincu d’avoir récupéré le courage nécessaire pour reprendre l’écriture de son roman, délaissée depuis quelques mois:

Ici enfin, les temps sont venus, et je vois l’œuvre réalisée: je n’ai donc plus qu’à l’écrire… À présent, cela progresse en joie, et il faudrait des événements graves pour interrompre la composition, désormais… Inutile de dire que j’ai supprimé impitoyablement tout ce qui avait été écrit à St-Valery. Le ton n’y était pas encore. Je crois l’avoir trouvé”(3).

Des “événements graves” auront pourtant lieu, car un des obstacles auxquels Varlet devra continuellement faire face, est celui de subvenir à ses besoins tout en trouvant le temps et le calme nécessaires à l’accomplissement de son œuvre personnelle:

Oui, « collaborer en même temps à de petites revues pour la gloire, et aux journaux et revues sérieuses pour le profit », j’adopterais volontiers la formule. Mais en attendant, comme nuls journaux ni revues sérieuses ne me demandent de copie, et que je m’abstiens de plus rien donner aux petites revues, je me sens coupé de la vie littéraire, et cela ne contribue pas à rendre attrayante la période actuelle, qui reste plus ou moins sous le signe fâcheux inauguré à St-Valery et confirmé à Paris… Période d’aridité spirituelle, de non-état de grâce que j’avais crue enrayée par le retour à Cassis, mais qui se réaffirme, au grand dam des progrès de Christus vincit”(4).

Varlet s’enlise dans une période moralement désastreuse, “la pire que j’ai connue depuis des années… et rien n’avance, donc”(5). Des mois durant, il essaiera d’éviter tout commentaire au sujet de Cristus vincit, esquivant même les requêtes de son ami:

Cristus Vincit? – Non, mon cher Jules, je ne veux pas vous assommer avec des détails sans intérêt…”(6).

Dès lors, c’est le silence! Et il n’en parlera à nouveau que beaucoup plus tard dans une lettre envoyée depuis Paris le 1 août 1927. Il a alors l’air d’avoir retrouvé le calme et semble traverser une excellente période de sa vie. Il a réussit à placer ici et là des articles bien payés qui auront pour effet de renflouer ses finances. Un de ses romans personnels, Le roc d’Or (Plon, 1927), initialement paru en feuilleton dans le Figaro (7), semble avoir récolté un joli succès et se trouve sur le point d’être publié en volume sous les presses des Éditions Plon. Il est parvenu tant bien que mal à conclure l’écriture de Christus Vincit et l’emporte avec lui à Paris dans sa malle.

Commence alors un long pèlerinage durant lequel Théo Varlet va désespérément essayer de lui trouver preneur.

À suivre

1- Renard, Paul. “Un roman inédit et inachevé de Théo Varlet: La reine Cléopâtre”. Nord’. Revue de la Société de Littérature du Nord. Paul Renard directeur. Lille: nº 40, décembre 2002: 91-98.

2, 3- Lettre de Théo Varlet à Jules Mouquet.Cassis, 18 février 1927. Bibliothèque municipale de Lille. Médiathèque Jean Levy. Fond Jules Mouquet, dossier MS C 195 II – 156.

4- Lettre de Théo Varlet à Jules Mouquet. Cassis, 4 mars 1927. Bibliothèque municipale de Lille. Médiathèque Jean Levy. Fond Jules Mouquet, dossier MS C 195 II – 157.

5, 6- Lettre de Théo Varlet à Jules Mouquet. Cassis, 6 avril 1927. Bibliothèque municipale de Lille. Médiathèque Jean Levy. Fond Jules Mouquet, dossier MS C 195 II – 161.

7- Lire la  préface et la postface d’Éric Dussert à son édition de cet excellent roman: Théo Varlet. Le roc d’or. Talence: Éditions de l’Arbre vengeur, 2014.

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