D’homme à homme: Fernand Mazade par Théo Varlet

Le numéro 39 de la revue l’Ermitage, paru en juillet 1929 (1), était entièrement dédié au poète provençal Fernand Mazade. Non moins d’une quarantaine de ses confrères, parmi lesquels Théo Varlet, Armand Godoy, Jean Royère et Malcolm Maclaren, lui faisaient l’accolade en reconnaissance de la haute valeur de son oeuvre et en considération de son tempérament toujours sensible et affable.

Jules Mouquet dira de sa poésie qu’elle embaumait le myrte et le romarin, le thym et le ciste du maquis provençal éveillant en lui le doux souvenir des matins printaniers vécus aux îles d’Hyères, ces mêmes îles si chères à Théo Varlet où le temps semblait avoir été stoppé net dans sa course inéluctable. “Languedocien, né en 1863 au château de Monac (Gard), Louis-Émile-Edmond-Fernand Mazade fait ses études à Marseille et s’attache dès la jeunesse à la terre natale”(2). “Nourri de symbolisme à ses débuts (De sable et d’or, 1889), il à écrite des nombreux recueils de forme rigoureusement classique, entre autres Apollon (1913), Printemps d’automne (1930), l’Élégie italienne (1933), baignés de lumière méditerranéenne et donc la tournure est volontiers morale”(3). Il meurt à Saint-Georges-de-Didonne (Poitou-Charentes) le 30 novembre 1939.

Certaines affinités rassemblent les deux hommes. On les décèle assez aisément à la lecture du texte avec lequel Varlet lui rend le plus sincère des hommage. Mais aucun sentiment n’est peut-être exprimé avec plus de pénétration que celui relié au phénomène de la métempsychose, la conviction qu’ils se sont tous les deux côtoyé par le passé, “dans le monde accueillant où ses plaisaient les dieux” de l’antiquité classique. Voici le portrait qu’il dressa de l’homme:

Enveloppe cachetée de la revue l'Ermitage. 1929.

L’homme 

« Etudier l’oeuvre de Fernand Mazade, parcourir les bords méditerranéens de sons inspiration où refleurit, chatoyante de neuves inquiétudes, la lumière des immortels et où frémissent les ferveurs, profanes ou sacrées, de la vie ou de l’amour, – analyser son art et recenser les trésors de sa langue, la magie de ses rythmes, qui n’évoluent dans les formes du vers traditionnel que pour mieux en avérer les ressources inépuisées, – montrer la science technique que assouplie et vivifiée par le génie… A tout cela, je serais maladroit. Mieux vaut avoir laisser la parole à d’autres, et borner mon hommage à célébrer le frère-poète, le grand ami.

Tout l’avenir d’une amitié est inclus en puissance dans la première entrevue, et les dieux accordent parfois la grâce de le discerner. Il en fut ainsi lors de ma rencontre initiale avec Fernand Mazade, il y a quatre ans; mais par un privilège plus singulier encore, elle m’ouvrit, de plus, une merveilleuse perspective du passé.

Entre les belles heures que notre amitié a déjà connues depuis, ce souvenir m’est cher. On me permettra de l’évoquer.

J’attendais, devant une loge, le retour d’un concierge qui devait m’indiquer l’étage du rendez-vous… Quelqu’un survient: un gentleman dont les drus cheveux  blancs rehaussent la jeunesse d’yeux où danse une lueur mystérieuse, un regard profond d’initié dionysiaque, dans le visage galbé comme un profil de médaille antique.

Hommage à Fernand Mazade. L'Hermitage. Paris: nº 39 juillet 1929. Couverture avant.Une hésitation, de pur formalisme: aucun doute! Mazade et moi nous nous sommes reconnus, et nous nous donnons l’accolade.

Ah! les belles heures de causerie, dans cette salle à manger où une élégante hôtesse nous entoure de ses soins à la fois attentifs et discrets!

Paris est là, tout d’abord constaté, à la fenêtre: une échappée de toits sous le ciel pluvieux, un grand mur terne, d’école ou d’usine… Mais, à cette hauteur, les voix et les bruits de la ville se fondent en un ressac lointain.

Paris. Ergastule d’un monde où l’affolée recherche du bien-être et du loisir croissants aboutit à cette ironie: les hommes esclaves des Machines, race monstrueuse issue de la Bête fécondée par Prométhée.

Avant de nous retrouver ici, en ce siècle d’acier, l’un vers l’autre attirés par le magnétisme rémanent de quelque vie antérieure, ô Mazade! nous  nous sommes connus aux bords méditerranéens. Et si, toi, fils d’une race qui n’a jamais quitté le sud, tu gardes plus pure la tradition belle, moi, après des âges barbarisés, au nord, je n’en aspire pas moins, d’un cœur obstinément fidèle, aux horizons perdus.

Ah! tout Fils de la Lumière qu’on soit, et visité d’un retour du destin, on s’adapte plus ou moins à son temps: il le faut bien, car, – sinon -, comment vivre? et on chante le monde qui se trouve là, parce que c’est lui qui caresse ou déchire nos nerfs; parce que c’est la matière chaude et palpitante, le métal de notre art; parce qu’il représente, en somme, pour notre actuel avatar, l’accès de nos sens aux choses éternelles… Mais il y a, quand même, des relents qui nous exilent, dans l’atmosphère.

A mesure que tu parles, Mazade, je crois plus vrai le mythe des métempsychoses. Nos souvenirs d’un passé personnel et proche allongent leurs tentacules vers les remembrances de l’étape antérieure, là-bas, au fond vertigineux des millénaires, s’unissent, et la mer bleue, où se mirent les promontoires roux de la côte étalée dan notre mémoire de poètes vagabonds, rejoint celle de jadis où chantaient les sirènes, la mer radieuse, familière encore à nos rêves.

A coup sûr, maintenant, Hommage à Fernand Mazade. L'Hermitage. Paris: nº 39 juillet 1929. Photo de Fernand Mazade.cette fenêtre derrière nous, si on l’ouvrait, la Méditerranée apparaîtrait sous l’azur, et c’est la rumeur des flots qui s’élève, lointaine, jusqu’à notre altitude.

Car c’est ainsi qu’autrefois, sur le sable ou les rocs d’une calanque, parmi la touffeur méridienne où à l’ombre transparente des pins, nous avons devisé, frères-poètes, amis déjà, dans le monde accueillant où se plaisaient les dieux, inspirateurs de nos pensées.

Et aujourd’hui, comme alors, noble compagnon, tu est le même, loyal et sûr: ignorant les trafics, et d’un sourire juvénile et fier, écartant les soi-disant nécessités traîtresses. Ta bouche, en fait de mensonges, ne connaît que ceux, royaux, de l’art; et la limpidité de ton regard mêle à la flamme des passions glorieuses l’ingénuité surhumaine du génie.

Ce jour de notre rencontre est déjà loin, Mazade, et bien des fois nous nous sommes revus, depuis, qui n’ont fait que confirmer sa prédestination. Dans la presse de la vie, dans la tyrannie des devoirs, hauts ou bas, qui nous obligent, hélas! à ne serrer point toujours des mains affectionnées, notre amitié s’est renforcée, elle. Et je sais que, de nouveau, elle s’illuminera de ce souvenir, non seulement dans Paris, mais au bord méditerranéen de ma retraite, par un jour de l’été splendide, – quand tu seras de retour ici, auprès de moi, à l’heure d’arrière-crépuscule où s’obstine dans l’ardeur de la nuit chaude un dernier trille de cigales insomniaques, – à l’heure où Véga s’allume au zénith et, sur les pins de ma colline, le rouge Antarès.

Nous ne dirons rien… J’écouterai, parmi le pur silence, la voix du dieu qui marche dans tes pas et ouvre à tes yeux un monde enchanté ».(4)

Théo Varlet.  Cassis, le 10 décembre 1928

1- Heitz, Jean; directeur. L’Ermitage. Hommage à Fernand Mazade. Paris: nº 39, juillet 1929.

2- Gossez, A.-M. Les poètes du XXe siècle. Pages choisie. Volume II. Paris: Eugène Figuière, 1935: 123.

3- Rousselot, Jean. Dictionnaire de la poésie française contemporaine. Paris: Librairie Larousse 1968: 165.

4- Varlet, Théo. « L’homme« . L’Ermitage. Hommage à Fernand Mazade. Paris: nº 39, juillet 1929: 433-436.

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Le poète et la Grande Guerre. Partie III

Continuation à la partie II

La correspondance entretenue avec Jules Mouquet, aujourd’hui conservée à la Bibliothèque municipale de Lille, source principale où je suis allé puiser mes informations sur la vie quotidienne de Théo Varlet depuis le déclenchement de la guerre, prend fin à cette date-ci (15 mars 1915) pour ne reprendre qu’en août 1919. Leur échange épistolaire a sans aucun doute dû se poursuivre, mais ces missives ont été égarées ou détruites, Jules Mouquet ayant été lui-même forcé de fuir le nord pour échapper aux dangers de la guerre. Quoiqu’il en soit, son exile semble s’être prolongé jusqu’à la fin de l’année 1915 à en juger par les dates figurant au bas de certains de ses poèmes de l’époque. Gagné par le pessimisme et la nostalgie, le couple Varlet retourne se barricader dans sa regrettée retraite cassidenne, “temple lucide de leur solitude”:

Suprême asile hors l’Histoire irrespirable,
Rustique mas! – de notre vie aux quatre vents,
De notre vie inimitable,
Il ne nous reste plus que tes secrets arpents.
………………………………………………………………
Libres des vanités et des poursuites creuses,
Abolis les espoirs puérils d’autrefois
Et les ambitions de sacre,
Maîtres des bucoliques joies,
Seuls avec notre amour, nos souvenirs, et l’Art,
Et l’assemblée des nobles convives:
Les livres,
Nous voici plus que rois.
…………………………………………………
Notre amour, allié jusqu’aux crocs du néant,
Retrouve en cet éden sa patrie et sa gloire.(28)

La Guerre. Marcel Gromaire, 1925. Huile sur toile. Musée d'art moderne de la Ville de ParisSous le joug de la barbarie, Varlet “désespérait de l’humanité. Jamais elle ne dépouillerait ses vieux instincts, tissu fondamental de la bête humaine. L’intelligence rationnelle et scientifique n’était qu’un accident superficiel, incapable d’aider au perfectionnement moral de l’individu ni des peuples. Et le progrès matériel de l’industrie, avec son idéal rampant et aveugle à tout noble dessein: – « Du bien-être!, encore plus de bien-être! » – n’avait pu aboutir, en fin de compte, qu’à cette faillite, à ce désastre, à ce suicide! ”.(29)

Enseveli sous l’écroulement d’un monde, écrasé sous des milliers d’atmosphères d’obscurité où foisonnent, grouillants, les monstres de l’envie, de la lâcheté, du mensonge, avec la démence du sang et l’héroïsme horrible du meurtre”(30), le poète est aux prises d’épouvantables visions d’un avenir possible:

Berlin, Vienne, Paris, Londres – l’Europe en flammes –
Illumineront la fête cannibale:
Les tortures pour nous, et le viol pour nos femmes,
Ces vainqueurs-là, moins que leurs maîtres,
Vierges de tous nos sentimentaux préjugés,
N’auront plus rien à ménager…(31)

Le dégoût et le ressentiment, résultats du plus profond désespoir,  s’emparent de lui:

Ma solitude, superbe naguère,
A grelotté, infinitésimale,
Dans la démanche universelle de la guerre,
Et le dégoût de vivre a passé sur ma face.
………………………………………………………………..
Je cède, ô Force des choses, Destin infâme!
……………………………………………………………………
Et je renie la surhumaine tâche
(Hier pourtant joyeuse et chère à mon génie!)
De Vivre,
Dernier civilisé, devant leur barbarie.
…………………………………………………………………
– Allons, dégoût universel, à l’abattoir!(32)

Mais la lucidité el le courage reviennent après la crise:

J’ai rejeté le cauchemar couard;
L’accès de fièvre se dissipe
Avec tout le brouillard d’unanimes démences!

Je me réveille, seul contre la barbarie!(33)

Varlet “se retrempe aux sources de la vie primitive, foule avec majesté les retraites sacrées, reprend le contact avec l’âme subtile et forte des choses”(34). Il élargi son moi profond, guète les univers qui se déploient sous sesVarlet, Théo. Paralipomena. Paris, Les éditions Crès et Cie, 1926. Page de titre. yeux à travers les lunettes de son microscope et de son télescope. Des mondes allant de l’infiniment petit à l’infiniment grand où la seule et véritable loi, celle de la Nature, est appliquée sans conteste par une “pensée universelle” contre laquelle l’homme se révolte sans cesse au lieu de chercher à à s’harmoniser avec de façon à ce que sa volonté devienne notre volonté. Car plus que tout autre chose, ce qui tourmente le poète, et le philosophe, c’est le triomphe de l’animalité ancestrale sur “le seul vrai privilège de l’homme, sa caractéristique essentielle en tant qu’homme, le signe qui l’élève au-dessus de l’animalité dont il sort”(35): l’intelligence. Car l’intelligence, seule justification à ses yeux de l’existence d’un être tel que l’homme, est “la faculté sublime par laquelle l’Univers cherche à se reconnaître en lui”.(36)

C’est dans ce sens que Théo Varlet rejoint l’humanisme de Stefan Zweig et le pacifisme de Romain Rolland. “Théo Varlet a chanté la Vie Universelle et éternelle dans un ciel panthéiste et pacifique, rendu pacifique par la pensée rationnelle triomphante de l’ordre des choses chaotiques où la règle est: Manger le prochain pour vivre et ne pas être mangé. Il voulut et désira l’esthétique, l’Amour sur la terre et dans les autres astres du Ciel.”(37)

La Grande guerre causa la mort définitive des certitudes sur lesquelles l’homme occidental, s’identifiant a l’essence universelle de l’homme, avait fondé sa vision de la vie, de l’histoire et du monde. ”(38)

28- Varlet, Théo. “Asile”. Paralipomena. Paris, Les éditions Crès et Cie, 1926: 60-67

29- Varlet, Théo. Le démon dans l’âme. Amiens, Edgar Malfère, 1923: 67

30- Varlet, Théo. “Théo Varlet. Étude par Joseph Billiet”. Aux libres jardins. Amiens, Edgar Malfère, 1922: 21

31- Varlet, Théo. “Alors”. Paralipomena. Paris, Les éditions Crès et Cie, 1926: 71

32- Varlet, Théo. “Tentation”. Paralipomena. Paris, Les éditions Crès et Cie, 1926: 75-79

33- Ibid.

34- Jeanroy-Schmitt, André. La poétique de Théo Varlet. Lille, Mercure de Flandre, juin-juillet 1929: 108

35- Varlet, Théo. Le démon dans l’âme. Amiens, Edgar Malfère, 1923: 286

36- Ibid.

37- Lagalaure, Félix. Théo Varlet. Sa vie-Son œuvre. Paris: L’amitié par le livre, 1939: 37.

38- Gentile, Emilio. L’apocalypse de la modernité. La Grande Guerre et l’homme nouveau. Paris, Aubier, 2010: 354