L’Éther consolateur. Chronique d’un Péché

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Je tiens tout d’abord à exprimer mes plus vifs remerciements à M. Daniel Lérault, de la société “Les amis de Han Ryner”, pour avoir mis à ma disposition les précieux documents dont les extraits figurent dans ce post.

Nous devons la première bibliographie complète de Théo Varlet à son vieil amis le lettré Jule Mouquet. Elle est parue le premier janvier 1925 au Mercure de Flandre (1) dans un numéro spécial lui ayant été entièrement consacré. Une vingtaine de ses confrères tels Marcel Millet, Léon Bocquet, Paul Castiaux, Renée Dunan ou Paul Myrriam lui rendaient hommage en dressant le portrait du poète, du romancier, du traducteur et de l’homme. Parmi ses livres de poésie et en prose, Jule Mouquet cite L’Éther consolateur (2), fait mention de son sous-titre, Le VIIIème Péché, et précise qu’il a été publié sous le “pseudonyme non renouvelé” de Willy.

Mercure de Flandre. Hommage à Théo Varlet.(janvier 1925). Couverture avant. Mercure de Flandre. Hommage à Théo Varlet.(janvier 1925). Sommaire.

Un mois plus tard, en février de la même année, on en saura un peu plus long sur celui qui se cache derrière ce pseudonyme rappelant, inévitablement, cet autre Willy si familier de son vrai nom Henry Gauthier-Villars. Dans un article intitulé “En marge” publié dans le numéro 8 de Vouloir (3), une revue lilloise dont le directeur était E. Donce-Brisy et Théo Varlet l’un de ses principaux collaborateurs, Maurice Wüllen témoigne d’un fait qu’il qualifie d’intermède comique: “…dans les « œuvres complètes » de Théo Varlet, rangées en un coin de l’immense bibliothèque, je déniche un volume: L’Éther consolateur par Willy (chez Albin Michel). À l’intérieur, une lettre de cet individu sans nom, sur papier à en-tête de la Suisse, où il avoue cyniquement avoir subtiliser et signé le manuscrit de notre amis. Et touché les droits d’auteur, bien sûr”.

Bien des années plus tard, en 1964, Louis Simon publie, dans les Cahiers des amis de Han Ryner nº 72 (4), un article intitulé “l’abcès Willy”. Il montre ouvertement, sinon un certain mépris, au moins son manque d’estime à l’égard d’un personnage qu’il considère dépourvu de tout scrupule. A titre d’exemple de ses nombreuses histoires de “gangstérisme littéraire” il écrit: “Le grand Théo Varlet confia ceci à Marcelle Millet: Jeune écrivain inconnu il avait déposé chez je ne sais plus quel éditeur un roman fortement documenté sur l’éthéromanie. Un jour, il Willy (Théo Varlet). L’Éther consolateur Paris, Albin Michel, 1920. Couverture avant illustrée de Suzanne Meunier.voit paraître sous la signature Willy L’Éther consolateur (il me semble que c’est bien là le titre), démarquage à peine tenté de son œuvre. Il réclame, et Willy s’en tire par une pirouette: « Ah! j’avait besoin d’argent! et il est dépensé » fut, à peu prés la réponse. Le noble Varlet n’eut aucun recours contre ce vol ”. Et il continue avec d’autres exemples ayant rapport notamment à la relation brouillée qui semble avoir existé entre Willy et Henry Ner, alias Han Ryner.

Ledit article souleva une réaction motivée de la part d’Henry de Madaillan, dont une lettre-réponse ne se fut pas attendre. Publiée aux Cahiers de Han Ryner nº 73 (5), il s’y attela à la tâche de réfuter tous et chacun des propos tenus par Luis Simon un mois plutôt. En ce qui concerne “l’incident Willy-Varlet”, à nouveau confirmé par Marcel Millet, Henry de Madaillan défend la cause de son ami en ces termes: “Quand à l’histoire de Théo Varlet et de L’Éther consolateur, je suis désolé d’avoir à te dire que, si Varlet a raconté cette galéjades à Marcel Millet, il lui a menti. Si L’Éther consolateur a paru, chez Albin Michel, sous la seule signature de Willy, ce fut avec le plein accord de Varlet, qui lui avait vendu son manuscrit, qui fut payé pour cela, bien payé, comme le furent, sans une seule exception, tous les « nègres » de « l’usine à romans » de la « firme » Willy. Je crois, plutôt, qu’à un certain moment -que je place entre 1914 et 1919- Théo Varlet voulu, par cette fabulation, se dissocier d’un « patron » qui ne partageait pas ses idées…”.

L’affaire sera close un mois plus tard par le témoignage direct de Marcel Millet que la Société des amis de Han Ryner fait publier dans le nº 75 de ses cahiers (6) “Il ne s’agit pas de galéjade et j’affirme que Théo Varlet n’as pas été soumis aux coutumes de Willy, patron de l’usine à romans! El 1914 (ni avant, ni après) Théo Varlet n’as pas été payé pour tel « besogne ». J’ai lu moi-même la lettre de Willy (7) qui s’excusait d’avoir traité avec l’éditeur… sans avoir prévenu Théo Varlet… J’admire et j’estime toujours Théo Varlet, et je dois à notre cher Han Ryner et à notre grand Théo Varlet toute mon affection et toute ma reconnaissance”. Louis Simon apostille: “Henry de Madaillan a défendu son amis. Mais dans l’affaire Varlet, au moins, il nous semble indéfendable…

Toute fausse version des faits risque nonobstant de se perpétuer lorsqu’elle a été largement rapportée. Ainsi, en 1984, Arnould de Liedekerke continuait encore d’en attribuer la paternité à Willy dans son ouvrage La belle époque de l’opium (8). Il ne manqua pas non plus d’en récidiver en 1991 lorsque son article intitulé “Stupéfiante fin de siècle” est publié au numéro 288 de Magazine littéraire (9). Et tout récemment encore, les éditions Question de Genre/GKC lançaient à Paris une réédition de Le troisième sexe (1928) où Patrick Cardon fait allusion à Varlet -plutôt deux fois qu’une- comme étant “un collaborateur de Willy qui signera pour lui L’éther consolateur”.(10)

Jules Mouquet. Auteur de la première bibliographie complète de Théo Varlet.

Pour quelle raison Jules Mouquet, qui connaissait bien Théo Varlet, utilisa-t-il la formule très conciliante du pseudonyme non renouvelé au lieu de faire la lumière sur cet atteinte à la propriété intellectuelle? Souhaitait-il éviter la relance d’une vieille polémique ainsi que les fastidieuses revendications d’un roman de jeunesse auquel Varlet lui-même n’accordé peut-être plus une grande importance? Quelles qu’aient été ses raisons, il sut trouver une façon plus que convenable de rendre justice à son confrère et ami tout en dressant, par la même occasion, la bibliographie la plus complète qui soit. Et d’ailleurs, c’est ne pas connaitre Varlet que de le croire à la solde de qui que ce soit.

1-Mouquet, Jules. “Bibliographie de Théo Varlet”. Lille: Mercure de Flandre (janvier 1925): 52-66

2-Willy (Théo Varlet). L’Éther consolateur. Paris: Albin Michel, 1920

3-Wullens, Maurice. “En marge”. Lille: Vouloir, nº 8 (février 1925):4. Ce texte était originalement destiné à figurer dans l’hommage collectif à Varlet du Mercure de Flandre de Janvier 1925. Toutefois, quelques recommandations de l’éditeur à l’égard de la suppression de certains passages du texte font en sorte que M. Wullent décida de le retirer.

4-Simon, Louis. “l’abcès Willy”. Cahiers des amis de Han Ryner nº 72 (mars 1964): 24, 25, 26.

5-Simon, Louis/Madaillan, Henri de. “Encore Willy”. Cahiers de Han Ryner nº 73 (juin 1964): 23, 24, 25.

6-Simon, Louis/Millet, Marcel. “Retour sur Willy  et Varlet”. Cahiers de Han Ryner nº 75 (décembre 1964): 27

7-La même sans doute dont parla Maurice Wullens et, peut-être aussi, une de celles vendues chez Piasa en octobre 2001.

8-Liedekerke, Arnould de. La belle époque de l’opium. Paris: Éditions de la Différence, 1984: 38.

9-Liedekerke, Arnould de. “Stupéfiante fin de siècle”. Paris: Magazine littéraire, nº 288 (mai 1991): 72.

10-Willy. Le troisième sexe. Question de Genre/GKC. 2014: 7, 336.

 

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