Chiens! odieux chiens… Partie II

Partie I…

Le texte qui suit intitulé Chiens, écrit par Théo Varlet entre 1922 et 1925, fait partie d’un recueil de proses intitulé Calepin du Chemineau(1). De l’avis de Georges Vidal, “ce sont des pages drues et sans fards, parfumées d’aventure, riches de personnalité”(2). Bel euphémisme car si, comme le dit Jules Mouquet  “toute vérité n’est pas bonne à dire”(3), Varlet va s’y exprimer “en entière franchise”(4), libéré  “de contraintes et de conventions”(5), pour y laisser libre cours à ses réflexions sur les “idées reçues et les préjugés courants”. Tel qu’il le mentionne, “le non conformiste irréductible n’aura cure de bousculer les Défenseurs de l’Art, pas plus que les Tenants de la Morale publique ou du Spiritualisme.”(6)

Dans Chiens, le ras-le-bol du poète-astronome fait en sorte qu’il “s’importe violemment et vitupère (…) les chiens de campagne hurleurs…”(7). Dans une lettre ouverte qu’il adresse à E. Donce-Brisy(8) en février 1925, Varlet fait référence à cette situation récurrente qui, à mon avis, se trouve à l’origine du texte Chiens:

C’est l’heure où, chaque jour, l’œil au télescope, ma veille astronomique se plonge aux lointains sidéraux, – tandis qu’autour de moi les chiens de tous les “mas” de la vallée, aboyant à la lune, obstinés, affirment leur importance de centres-du-monde, et bravent cet infini que les englobe à leur insu, eux et leurs maîtres, mes pseudo-concitoyens… C’est l’heure où je me vois – animalcule humain au fond du paysage, accroché au flanc de la terre qui tourne...”. (9)

Il faut l’imaginer sur la terrasse de sa maison après une dure journée d’écriture, respirant l’air embaumé par la senteur de la garrigue provençale, s’adonnant à cette grande passion qui fût pour lui l’observation astronomique.

C’est cet égocentrisme partagé par les chiens et leurs maîtres, des grains minuscules de poussière dans un univers incommensurable, qui expliquerait, selon les mots de Joseph Billiet (10), cette “mesquine rancœur” ressentie par Varlet, ce “relent aigre des climats noirs et de servitudes maudites, lancinant le cœur du poète au milieu même de paysages élyséens…”  (11)

Par la suite, et en vue de se décharger, il s’empresse d’ajouter : “Varlet même n’est pas un “misanthrope” au sens où l’on entend habituellement ce mot. Une attentivité trop tendue, une vibratilité extraordinaire des centres “sympathiques” aboutissent fréquemment à ces réflexes de haine méprisante qui sonnent aux visages des hommes comme de soufflets ironiques.” (12)  Car c’est par la dérision et la satire qu’il faut comprendre ce texte dans lequel “la langue en est nerveuse, concise, colorée” et où “la phrase, courte, est nette (et) coupante.”(13)

Malgré sa lycanthropie avouée”(14), il serait donc extrêmement injuste de ne pas reconnaître en Théo Varlet “l’ami de tout ce qui est beau en l’homme et en la Nature.”(15)

Liniers. Cosas que pasan cuando estás vivo. Buenos Aires: La Editorial Común, 2013. Illustration tirée de la page 37.

 

CHIENS(16)

Mais faites-le taire, par Hercule qui silencia la triple gueule de Cerberus! Muselez-nous cette chiennaille, dont les turpides abois sur tous les tons s’enragent depuis une heure à saccager la paix rustique de cette belle nuit d’automne!

Croirait-on pas l’âge des cavernes, et que le Mammouth et le Félin géant rôdent autour de chaque mas, d’un bout à l’autre du pays! Et cependant, il n’y a rien, vous le savez, braves paysans, aucun danger ne vous menace: il n’y a que la lune, la pleine lune régnant dans le ciel sans un souffle, qui irrite les nerfs de vos gardiens et suscite leur lubie ululant. Vous le savez comme moi, nous en avons pour la nuit, du concert. Si, d’aventure, toutes le voix enrouées comme des poulies rouillées, la horde infâme, à bout de souffle, finit pas se taire un instant — si je commence à espérer un répit, et de pouvoir rassembler mes esprits — bien vite, ici ou là, quelque roquet repart, et fait si bien qu’il entraîne, de propre en proche, tous les confrères… Mais cela vous est bien égal, ce charivari, ô habitants de la vallée, le bruit vain vous indiffère, vous qui pour vous parler nez à nez criez à pleins poumons, et avec les échos lointains de vos superfluidités vocales, trouvez encore moyen d’offusquer mes tympans, à cent mètres de là. Votre anesthésie auditive est digne, elle aussi, de l’âge des cavernes; et moi seul, à coup sûr, de plusieurs lieus à la ronde, songe à m’étonner qu’on laisse impunément hurler cette ménagerie lunatique, ces chiens que moi, leur maître, je fusillerais net à la première récidive.

En vertu du même principe que tant vaut le remède tant il est nauséeux et «pique», ce chien aboie sans arrêt, donc c’est un bon gardien. — Imbécile! votre fameux bon gardien aboie par hystérie contagieuse, en opaque brute qu’il est. Mais j’ai idée, moi, que si des voleurs authentiques se présentaient, il ne broncherait, le couard, et vous laisserait tout bellement dévaliser et égorgeté. Ce qui serait œuvre pie.

Certes, je ne demanderai pas,Vouloir. Organe constructif de littérature et d’art moderne. Lille, nº 8 - février 1925. Page couverture. à l’instar de tels hygiénistes sectaires, que l’État décrète le grand massacre et la suppression définitive de tous animaux domestiques, véhicule de micro-organismes les plus redoutables. Non: car, primo, je crois peu à ce rôle exclusif de porte-maladies; secundo, je respecte trop la liberté de chacun pour prétendre lui interdire même la possession d’animaux qui me gênent; et tertio, je détiens moi-même quelques chats familiers dont je regretterais la perte. Mais on pourrait attendre mieux de la délicatesse civilisée — si vraiment il y avait, comme vous le dites, monsieur, civilisation pour tous, et si, en dépit du fait de lire les journaux et de pouvoir répéter leur credo politique, la grande majorité de nos concitoyens n’en gardait pas moins une psychologie d’homme des Cavernes. On dresse à se taire les chiens policiers, pour raison utilitaire; mais les autres? qui se donnerait la si facile peine de les habituer à modérer leur voix? Qui donc est sensible à l’horreur de leurs aboiements?

Chien! Odieux chiens, ne vous tairez-vous pas?

Il y a querelle plus profonde, animosité plus essentielle, d’ailleurs, entre le chien et moi. Antique gardien de l’Ordre, le chien m’aboie après, d’instinct: il flaire en moi un ennemi social pire que le vagabond convoitant sa pâtée, le négateur-né des Institutions sacro-saintes… Conduite bien humaine: après quoi, si nous venons par hasard à lier connaissance et à nous observer de plus près, il s’étonne, amusé de reconnaître en moi un ami des bêtes, le frère de toute vie. Et bien vite, il voudrait pousser plus loin l’intimité. Mais paix-là! Chien. En moi il y a aussi ma personnalité, que se défend contre l’offensive universelle, dont tu fais partie par ta voix, Chien – presque à l’égal d’un Homme.

Et parce que tu es brutal et grossier, parce que tu m’as souventes fois persécuté par tes hargnes vaines, tu as beau faire, je ne puis te sauter au cou. La trêve, l’indulgence, une caresse polie, ou voire te torturer un peu — comme tu aimes, chien chrétien! — pour que tes yeux me dédient un élan d’âme canine, soit. Mais tu aboies, brute; tu ne saurais être, pour ma sensibilité propre, un objet de dilection. Je réserve mes blandices au chat, bon misanthrope.

Les grégaires, qui n’aiment en vérité rien ni personne, affectent d’aimer le chien. Spectacle réconfortant: image de l’homme dévoué à son Dieu, il est la foi, la bonté — dix vertus. Les grégaires, farcis d’hypocrisie, évitent au contraire le chat, qui incarne l’égoïsme, l’amoralité (comme ils disent), l’ingratitude. Ils redoutent la confrontation de son regard sphingien, où ils se reconnaissent en secret, de cœur sec et perfide, intéressés et faux.

Le chat, à moi, me fait voir l’Homme — et la Femme — tels qu’ils sont, et me rappelle se me mettre en garde, et de ne les imiter point.

Mais, tandis que ce pauvre bon chien du voisin se roule en vain aux pieds de mon indifférences, je regrette parfois, fugitivement naïf, que mon chat ronronne sous ma caresse, en égoïste – et ingrat. — Apologue familier. Chassé-croisé: la vie.

D’un bout à l’autre de la vallée, sous la lunes sereine et pleine, les chiens de tous les mas hurlent à perdre haleine… Nous en avons pour jusqu’au matin.

Chiens! odieux chiens! mes ennemis, aussi ennemis que des humains!

Théo Varlet

1- Varlet, Théo. Calepin du Chemineau. Épilogues. Lille: Les éditions Vouloirs, 1926.

2- Vidal, Georges. “Épilogues et souvenirs. Proses choisies de Théo Varlet”. Paris: La Revue Anarchiste, quatrième année – nº 34 (10 juillet 1925): 17.

3- Mouquet, Jules. “Calepin du chemineau”. Lille: Vouloir. Organe constructif de littérature et d’art moderne, nº 21 – mai 1926: 4, 5.

4 à 7- Ibid.

8- Émile Donce-Brisy (Eppe-Sauvage 1890 – Ronchin 1939): Tout d’abord professeur de français et d’histoire, il intègre le comité de rédaction des revues lilloises Bibliologia et Mercure de Flandre avant de fonder Vouloir, sa propre revue, avec la collaboration de Charles Rochat et de Théo Varlet. Devenue architecte, il crée le groupe S.T.U.C.A. dans le but de promouvoir une architecture moderniste et rationaliste. Il est l’auteur de deux ouvrages: Robert-Louis Stevenson dans la littérature française. Les traductions de M. Théo Varlet (Bibliología, 1923) et Au pays du Sanglier (Mercure de Flandre, 1925).

9- Varlet, Théo: “Lettre ouverte á E. Donce-Brisy”. Lille: Vouloir. Organe constructif de littérature et d’art moderne, nº 8 – février 1925: 1.

10- Joseph Billiet: Fondateur avec Henri Dérieux de la revue lyonnaise L’Art libre (1909-19011). Il a été l’auteur de quelques ouvrages d’art et d’archéologie ainsi que de plusieurs livres de littérature parmi lesquels Fruits de la Terre (Raisons d’être, 1946), un recueil de poèmes accompagné d’une très belle préface posthume de Théo Varlet.

11- Joseph Billiet: “Théo Varlet. Étude par Joseph Billiet”. Aux libres Jardins. Amiens: Edgar Malfère, 1922: 10.

12- Ibid. Pag 20.

13- Mouquet, Jules. “Calepin du chemineau”. Lille: Vouloir. Organe constructif de littérature et d’art moderne, nº 21 (mai 1926): 5.

14- Lagalaure, Félix. Théo Varlet. Sa vie- Son œuvre. Paris: l’Amitié par le livre, 1939. “Rétrospective” de Malcolm Mac Laren: 68.

15- Ibid.

16- Varlet, Théo. “Chiens”. Calepin du Chemineau. Épilogues. Lille: Les éditions Vouloir, 1926: 60-62.

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Chiens! odieux chiens… Partie I

Dans un billet précédant, j’ai montré l’affection que témoigne Théo Varlet à l’égard des chats. Qu’en est-il du chien, cet autre animal domestique que l’on dit être le meilleur ami de l’homme? À en juger par les textes que je vous présente ici, il est évident que le plaisir ressenti par Varlet à être en compagnie de ses félins familiaux était proportionnel au manque de sympathie et à l’hostilité qu’il vouait aux chiens.

Le premier de ces textes est paru en septembre-octobre 1907 dans la revue lilloise Le Beffroi et il n’a jamais été repris depuis. Il s’agit d’un très court récit (le terme conte employé à l’époque a aujourd’hui une connotation péjorative) qui raconte les retrouvailles malheureuses entre un chien et son maître après une longue absence de ce dernier. Dans cet écrit, Théo Varlet investi le molosse de facultés quasi humaines et, dès lors, l’équilibre des rôles de domination et de soumission, basé sur la peur et sur la capacité à ne pas la montrer à son adversaire, est inversé au profit de l’animal, qui prend ainsi sa revanche sur l’homme.

Suite aux nombreux cas d’attaques impliquant des chiens qui ont eu cours ces derniers mois, il m’est venue à l’idée de récupérer ces écrits de Théo Varlet et de vous les présenter. La question de la relation entre l’homme et le chien est présentement débattue au Québec et au Canada mais également en France, où des mesures visant à encadrer les rapports que nous entretenons avec “notre meilleur ami” sont en vigueur depuis déjà quelques années sans que la situation ne se soit pour autant améliorée. Est-ce que le chien, comme l’humain, nous démontre qu’il est à la fois notre meilleur ami et notre pire ennemi?

Attention au chien. Illustration tirée de Pompei, d’Amédée Maiuri. Paris: Éditions Alpina, 1938: 101.

LE CHIEN (1)

Au crépuscule, après une lutte sauvage contre les gifles et les griffes des frondaisons rebelles qui s’enchevêtraient, depuis ma longue absence, dans les allées du parc abandonné — comme je poussais la grille, un bref aboi m’accueillit, et le heurt gambadant et tout grognant de joie de son grand corps fourré de roux. Sur mes mains la farfouillante fraîcheur de son nez, la chaude mouillure de sa langue affolée; et, m’enlaçant les épaules de ses pattes, ivre-haletant, il me dévisagea; — et une vapeur, dans le soir froid, fumait de sa gueule rouge.

Ai-je donc été si longtemps parti? Le voilà grand, grand comme moi, plus grand que moi! Ses crocs formidables m’étrangleraient net, alors que je jouais — oui, naguère! — à le faire imprimer sur ma main sa minuscule denture de jeune chien.

Et derrière les grilles du chenil, tumultue la rousse cohue de la meute fidele et jalouse, dansant, dressée aux barreaux, sur leurs pieds, et gémissant, et tendant vers moi leurs bras.

— À bas les patte, à bas les pattes! ce n’est pas votre heure. Ne m’appelez pas bon maître. Car je suis méchant, — et plus assez riche pour vous nourrir tous. Tant pis: soyez jaloux. Celui-ci est mon ami, mon grand ami, mon seul ami!

Et je souris aux yeux sanglants du chien énorme, je le caresse et lui souris; car s’il voyait, s’il sentait — que j’ai peur — il braverait son dompteur ancien… Il n’obéira plus, jamais.

Le Beffroi. Lille: Fascicule 72, 8me année, septembre-octobre 1907. Emblème de la revue. Couverture avant. — Suis-moi; je t’y invite. Viens, comme le petit chien bien sage de jadis, te coucher près de mois, tandis que je me livre à mes patients travaux de taxidermiste amateur.

Oui, je le sais: tu n’aime que la chair fraîche. Pardonne-moi; je deviens chaque jour un plus mauvais chasseur. Rien, ce soir, pour toi… Mais veux-tu bien ne pas lorgner ainsi mes chers aisseaux empaillés, brute stupide!

Tu jeûnes depuis longtemps? Et moi donc! Fais comme moi, dors. Qui dort dîne… Stop! À bas, brigand! C’est le plus précieux de ma collection. C’est le dernier Phénix, que j’ai capturé, corps à corps, au péril de ma vie. J’ai fais deux mille lieus à sa poursuite. Il me narguait, s’enfuyant de roc en roc, de cime en cime; et je l’ai saisi par la patte, comme il prenait son vol de la falaise à pic. La plus belle de mes chasses! Tu sais, mon fidele, qui me secondas, toute cette quête héroïque. Bon chien, tu as eu ta part de la curée. Laisse donc l’étagère où repose son souvenir, et cesse de renifler, brute, ce creux et illusoire plumage.

Il ne m’écoute plus. Il a jeté par terre le Phénix; dans le corps pourpre et or du Phénix farfouille son groin noir; — mais il s’arrête, éternuant, furieux, la bourre phéniquée de l’empaillage plein ses babines baveuses.

— Te l’avait-je dit? N’importe. Sois heureux. À pressent je te le livre. Hallali! c’est le Phénix, le dernier Phénix.

Accroupi en sphinx, silencieux, il réfléchit, un carnage de plumes entre les pattes. Brusquement, il tourne la tête par dessus son épaule. Dominateur (verra-t-il que j’ai peurs?) mon regard affronte le sien…

Il ne baisse pas les yeux. Il a vu que j’ai peur.

— Bon chien, fidele ami, je te promets pour demain des gibiers succulents. Écoute: j’ai relevé, tout à heure, des pistes fraîches, sur la bruyère. Dès l’aube, bon chien, nous partirons.

Je mens. Il sait que j’ai menti. L’heure est venue. Impossible désormais de nier l’évidence. Le traître loup rampe vers moi, obliquement, la queue basse. — Et tu, Brute? — Le voilà qui s’élance et bondit…

À nous deux, Loup!

Théo Varlet

Partie II…

1- Varlet, Théo. “Le Chien”. Lille: Le Beffroi, fascicule 72, 8me année (septembre-octobre 1907): 283-285.