Les « Heures de Rêve » d’un jeune poète

Théo Varlet débuta dans les lettres par sa collaboration à L’Essor, petite revue lilloise qui s’intitulait « publication littéraire, philosophique et scientifique »… Présenté au groupe de L’Essor par son ami Émile Langlois, Varlet y fut tout de suite assez apprécié pour que le second numéro de la revue le présente comme secrétaire de la rédaction… Sous l’influence du jeune poète, la littérature y tient la place la plus large, et les pages traitant de sujets extralittéraires fonderont si rapidement que dès le quatrième fascicule L’Essor est devenu une revue purement littéraire”. (1)

Qui est Théo Varlet à cette époque? Étudiant aux facultés de Lettres et de Droit de Lille, il y poursuit le cours d’études commencé chez les Pères Jésuites à Lille, puis à Boulogne et continué au lycée de la capitale des Flandres. C’est un intellectuel et un sportif. Il a une forte culture scientifique… ” (2)Ces débuts de la vie de Théo Varlet, où Lettres et Sciences sont intimement mélangées (…) marquera ensuite d’un coloris indéniable sa production ultérieure”. (3)

Sa toute première publication en volume est un recueil de poèmes intitulé Heures de Rêve, une petite plaquette de 88 pages non numérotées, imprimées d’un seul côté sur du papier glacé. L’œuvre sera tirée à compte d’auteur à seulement 200 exemplaires. Y a-t-il de ces poèmes qui aient été publiés auparavant dans un quelconque revue ou journal? Dans son anthologie des Poètes du Nord 1880-1902, A.-M Gossez nous offre un tout petit indice: “M. Théo Varlet, sauf à L’Essor, qu’il dirigea (avec la collaboration du propre A.-M. Gossez d’ailleurs), au Beffroi, dont il fut l’un des fondateurs et où il écrit régulièrement et à la Revue Septentrionale, n’a collaboré qu’à une revue d’étudiant, en 1897, à Lille, revue qui fut éphémère” (4). Quelle est cette revue d’étudiant si éphémère? Aucun autre exégète de son œuvre, même le très proche Jules Mouquet, n’en souffle pas mot, ce qui aurait pu nous éclairer. Lorsqu’en janvier 1925 il dresse sa bibliographique de Varlet, c’est L’Essor qu’on y voit figurer en tête de liste dans la section dédiée à ses œuvres inédites poèmes et proses confondus parues dans des journaux et revues.

Heures de Rêve. Couverture avant. Courtoisie de la Médiathèque du Centre-Jean Lévy de la Bibliothèque Municipale de Lille.

Heures de Rêve voit le jour en mars 1898. “Le numéro 4 (25 mars 1898) de L’Essor annonce dans la dernière page: « Vient de paraître: Heures de Rêve, de M. Théodore Varlet, collaborateur à l’Essor » (…) Je ne sais pas quel accueil les revues littéraires réservèrent à ses débuts. Nul compte-rendu à l’Essor, dont Varlet était mieux qu’un « collaborateur »(5). La voix poétique de Varlet commençait à peine à se manifester et à se faire entendre: “Rares, bien rares, quelques débris de moi-même sont restés attachés çà et là, parmi les images effacées de ces vers, et y ont enfermé un peu de ma vie, de ma pensée -l’âme de mon âme” (6). Plusieurs années devront s’écouler avant que celle-ci gagne en puissance et déploie ses véritables tonalités.

Ces Heures de Rêve,où l’influence des Parnassiens approche souvent de l’imitation…” (7), “…contiennent des accents où s’expriment, tantôt les élans, les regrets, les aspirations confuses de l’adolescence, tantôt un sens profond et déjà désabusé de la vie. Certaines pièces (…) représentent déjà l’« évasion », le premier pas accompli dans ce palais merveilleux où le Rêve récompense la fidélité de ses servants en parant d’un relief presque hallucinatoire, la magie de ses parfums, de ses couleurs et de ses sons” (8). “Le style s’ébauche. Déjà apparaissent certains thèmes chers au poète, qui trouveront leur développement dans ses recueils postérieurs. Enfant d’amour (tableau byzantin), Extase, L’Âme primitive, présagent respectivement: British Museum (Mummy of a child), Le moine Ancestral, de Notes et poèmes” (9). “On y trouve -et ce sera la dernière fois- des traces de lyrisme romantique; un peu de la manière de Victor Hugo, quand il mêle certaine solennité à son badinage; un écho des accents où Verlaine, s’adressant à Dieu, imite la sainte familiarité et l’abandon passionné de la grande Thérèse d’Avila (…) L’influence de certains philosophes mérite d’être remarquée, dans le poème « Mal d’automne » (…) dans « Matière » (…) dans « Lassitude » où il parla de

 La mort, sommeil sans fin où l’être se résout

Disparu pour toujours dans la nuit du grand tout

Schopenhauer; Hegel (cet Héraclite moderne), Héraclite (cet Hegel antique), Hartmann et Spencer, n’ont-ils pas ici quelques échos?”.(10)

Heures de Rêve est l’œuvre d’un rêveur qui songe à devenir poète comme cela a été le cas pour de nombreux jeunes de sa génération. Jules Mouquet, par exemple, dans ses Nocturnes solitaires, “Le Poète parle: À Sélène, Au Voyageur, Au Berger, Au Chevrier, À un Enfant” (11), avant de se taire presque définitivement pour prêter sa voix au critique et au chercheur infatigable dont l’œuvre nous a fait mieux connaitre Baudelaire et Rimbaud.  Ou Edgard Malfère, dont Le Vaisseau Solitaire (12) devait être l’avant-garde de toute une armada qui, par la dictée des Muses, sombrera dans les brumes des impossibles rêves faisant de lui l’instrument par lequel d’autres poètes verront leurs œuvres publiées. Dans le nord industriel et rural, largement “sous-cultivé même dans sa moyenne bourgeoisie” (13), le sifflement agité des sirènes des usines l’emporta souvent sur les mièvres enchantements de certaines lyres.

Heures de Rêve. “Matière”. Courtoisie de la Médiathèque du Centre-Jean Lévy de la Bibliothèque Municipale de Lille. Heures de Rêve. “Pleine flamande”. Courtoisie de la Médiathèque du Centre-Jean Lévy de la Bibliothèque Municipale de Lille.

Mais, ce rêve, Théo Varlet va le poursuivre avec la plus grande ténacité. “Son indépendance d’esprit, ses aspirations vers une vie libérée de toutes conventions, sa vocation d’écrivain et de poète” (14) lui feront prendre la décision de quitter brusquement Lille pour se retirer en Zélande, à Knocke-Sur-Mer, “dans la calme retraite qu’il aime à nommer sa « Thélème artistique »” (15). “Ce départ (…) fut une évasion: il en avait le caractère libérateur. Il permettait à Varlet d’avoir un destin très différent de celui de ses deux illustres confrères, Deubel et Samain. Deubel se jette dans la Marne (…) parce qu’il cultive le même idéal que Varlet, parce que, seule, la Mort, lui permet de se réaliser. Samain, lui (…) dut accepter la compromission” (16). “Varlet choisit le Rêve, c’est-à-dire la Vie multipliée, épanouie, illuminée par la Pensée. Comprendre le monde -pas le monde où l’on s’ennuie- le transfigurer par le feu sacré de la poésie sans que cette transfiguration n’ait pour rançon quelque fuite devant son évidence; exalter au contraire sa réalité jusqu’à l’infini du temps et de l’espace; n’être, après tout, que soi-même, mais développer son moi en dehors de toute contrainte ou limite, tel fut le programme dont l’exode en Zélande inaugura solennellement la réalisation”. (17)

Quelques années plus tard, en juillet-août 1909, lorsque Charles Clarisse fait publier un très élogieux article sur Théo Varlet dans le nº 7-8 de la revue Pan, il  ne manque pas d’évoquer ces débuts littéraires par cette anecdote pleine de cocasserie: “Ses «Heures de Rêve», patrouille d’éclaireurs sacrifiés, précède de plusieurs années son œuvre qui compte. Si je le rappelle ici c’est pour dire de les oublier à ceux qui n’en connaissent que le titre.  Et encore ce mot est-il malheureux; ces « juvenalia », en effet, sont toujours intéressants comme documents quand on peut y découvrir le point de départ d’une personnalité: ce qui était le cas indubitablement. Toujours est-il que, lors d’une de mes premières visites chez Théo Varlet, je le trouvai, attablé devant un verre de schiedam, allumant une pipe de Gouda avec une torche dont quelques pages arrachées à d’anciens exemplaires d’«Heures de Rêves» faisaient les frais”. (18)

 S’il est bien vrai que ce premier livre de Varlet se trouvait déjà à cette époque “plus loin encore dans la pensée de l’auteur que dans le temps” (19), il l’est tout autant que “le sens de son œuvre future” (20)  se précisait déjà, en 1898, en ces deux vers d’Heures de Rêve:

 Mon rêve ira, plus haut que l’espace et le temps,

Chercher dans l’Idéal la vie et la lumière. (21)

Les images illustrant ce billet ont été obtenues à partir du seul exemplaire d’Heures de Rêve répertorié à ces jours. Il fait partie du Dossier Théo Varlet du Fond Jules Mouquet conservé à la Médiathèque du Centre-Jean Lévy de la Bibliothèque Municipale de Lille. Je remercie Mme Laure Delrue, directrice adjointe, de m’avoir permis sa consultation sur place lors de ma visite à Lille en octobre 2010.

Heures de Rêve. Envoi de Théo Varlet à Jules Mouquet. Courtoisie de la Médiathèque du Centre-Jean Lévy de la Bibliothèque Municipale de Lille.

Cet exemplaire d’Heures de Rêve est pourvu de sa couverture d’origine de couleur grisâtre Elle est très fragilisée et porte les traces d’avoir été réparée par le passé au moyen de ruban adhésif. Sur la page de faux-titre, on peut lire cet envoi à Jules Mouquet fait à St-Valery-Sur-Somme le neuf décembre 1923: “À Jules Mouquet ces juvelanalia, souvenir des belles années.  Avec l’amitié de Théo Varlet”.

Une date si tardive nous porte à croire que nous avons ici un exemplaire d’Heures de Rêve rescapé des flammes de l’autodafé référé par Charles Clarisse dans sa chronique au Pan; un dernière exemplaire conservé depuis par Theo varlet et qu’il a décidé de remettre a Jules Mouquet pour des raisons qui nous sont inconnues.  Celle de lui faciliter un meilleur établissement  de sa bibliographie, en vue de sa publication au Mercure de Flandre de janvier 1925, en aurait peut-être été une.

1- Schaepelynck, Paul. Théo Varlet et la Flandre. Tourcoing: La revue des Flandres, 1938:10.

2- Jeanroy-Schmitt, André. La poétique de Théo Varlet. Lille: Mercure de Flandre, 1929 : 24.

3- Lagalaure, Félix. Théo Varlet. Sa vie-Son œuvre. Paris: L’Amitié par le livre, 1939: 14.

4- Gossez,  A.-M. Potes du Nord 1880-1902. Morceaux Choisis. Paris: Société des Éditions Littéraires et Techniques, 1902: 302.

5- Mouquet, Jules. “Théo Varlet avant la Guerre (Premières œuvres-Les petites revues)”. Lille: Mercure de Flandre (janvier 1925): 15.

6- Varlet, Théodore. Heures de Rêve. Lille: Nuez et Lecocq, 1898. Pages non numérotées.

7- Gossez,  A.-M. Poètes du Nord 1880-1902. Morceaux Choisis. Paris: Société des Éditions Littéraires et Techniques, 1902: 301

8- Jeanroy-Schmitt, André. La poétique de Théo Varlet. Lille: Mercure de Flandre, 1929: 27

9- Mouquet, Jules. “Théo Varlet avant la Guerre (Premières œuvres-Les petites revues)”. Lille: Mercure de Flandre (janvier 1925): 15.

10- Jeanroy-Schmitt, André. La poétique de Théo Varlet. Lille: Mercure de Flandre, 1929 : 27, 28

11- Mouquet, Jules. Nocturnes solitaires. Paris: La Maison des Poètes, 1901.

12- Malfère, Edgar. Le Vaisseau Solitaire. Lille: Éditions du Beffroi, 1905.

13- Pierrard, Pierre. Gens du Nord. Paris: Les Éditions Arthaud, 1985: 123

14- Schaepelynck, Paul. Théo Varlet et la Flandre. Tourcoing: La revue des Flandres, 1938: 11

15- Gossez,  A.-M. Poetes du Nord 1880-1902. Morceaux Choisis. Paris: Société des Éditions Littéraires et Techniques, 1902: 301

16- Jeanroy-Schmitt, André. La poétique de Théo Varlet. Lille: Mercure de Flandre, 1929: 29.

17- Ibid.: 30

18- Clarisse, Charles: “Théo Varlet”. Pan nº: 7-8 (Juillet-Août 1909): 37

19- Gossez,  A.-M. Poètes du Nord 1880-1902. Morceaux Choisis. Paris: Société des Éditions Littéraires et Techniques, 1902: 301

20- Schaepelynck, Paul. Théo Varlet et la Flandre. Tourcoing: La revue des Flandres, 1938: 9

21- Varlet, Théodore. Heures de Rêve. Lille: Nuez et Lecocq, 1898. Pages non numérotées. Pour l’ideal

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Jean Baltus, arpenteur de quais.

Le peintre Jean Baltus faisait don à Malcolm MacLaren de son exemplaire de Poèmes choisis. 1906-1911 le 2 juillet 1938 à Burdford, Angleterre, ville où l’écossais résidait à cette époque. Théo Varlet devait s’éteindre a peines trois mois plus tard après une longue agonie causée par une maladie incurable contractée bien des années auparavant. Malgré le fait qu’il a dû la lui remettre en main propre, tel que le lieu indiqué dans l’ex-dono porte à croire, Baltus éclaircit sa décision par cette lettre manuscrite signée à la même place, deux jours plus tard, le 4 juillet 1938 :

                                                             Burford 4 juillet 1938 (1)

Mon cher Mac Laren,

C’est avec plaisir, que je vous fais don de ce précieux recueil de “Poèmes choisis” de notre amis Théo. J’arrive à un âge qui sans peser sur mes épaules (par faveur spéciale de la Destinée) est toutefois inscrit sur le cadran du compteur de ce “brave” taxi (le châssis est solide, et grâces en soient rendues aux auteurs de mes jours!… – au taxi – dis-je, qui m’emporte trop vite, vers la Gare du “Grand Départ”.

C’est pourquoi, je songe d’avance (et il n’y a pas longtemps que cela m’arrive), à préparer ce départ à 57 ans! – Chaque année – chaque jour même (est) sont devenus de faveurs, des primes à notre bonne volonté, à nos efforts de dépasser toujours un but atteint (par quel mystérieux distributeur de Billets d’Existence?…)

Au moins, Théo, vous, moi, tant d’autres! n’attendent pas, en fainéant et avec ennui, le Rapide de la Mort dans une puante salle d’attente. Nous arpentons le quai et comme tout nous intéresse passionnément dans le spectacle de la vie, nous n’entendons pas qu’on crie: En voiture! et nous manquons le train!

Mais arrivés à l’âge “Brohou” supposons, de 80 ans… une manie d’exactitude risque de s’emparer de nous… À cet âge, en France du moins, le voyageur nonagénaire arrive au moins une heure d’avance à la gare. Alors, il ne manque pas le train, et vous devinez le reste: c’est justement ce train-là qui déraille!!!

Un bibliophile n’as pas de considération pour un tirage aussi “miteux” que celui des “Poèmes choisis” 1906-10. Je le fis remarquer à Théo en 1910 mais je devinais ses raisons: la gêne…, cette compagne imposée à maints écrivains et artistes – milliardaires et inimposables (2) par ailleurs. Et le relieur à qui je confiai ce volume à Paris, s’excusa de n’avoir pu mieux le relier car il ne se laissait pas aisément manier. Cet exemplaire est complet avec sa couverture blanche.

Mais si un bibliophile a du dédain pour un pareil tirage, vous, Mac Laren et moi, n’en tenons pas compte. Les fleurs n’ont-elles pas toute leur beauté et leurs plus jolis sourires dans de vases grossiers voire dans des boites de conserves? Et pour finir, que DIEU nous conserve!

Burford, ce 4 juillet 1937 (3)

Lettre de Jean Baltus à Malcolm Mac Laren. 4 juillet 1938. Page 1 Lettre de Jean Baltus à Malcolm Mac Laren. 4 juillet 1938. Page 2

Quel beau document que cette lettre imprégnée de tant de nostalgie! Elle est, en fait, l’expression d’une métaphore de la vie; de la sienne propre et de la de ceux qui, comme Varlet, MacLaren et « tant d’autres« , ont choisi de tenir d’une main ferme les rênes de leurs existences tout en assumant d’être confrontés aux aléas de leurs destinées. Des symboles tels que le chemin de fer et le train constituent des images largement utilisées au moyen desquelles les êtres humains cherchent à transmettre une représentation du cours et le sens de leurs vies. Baltus voit la viePoèmes choisis. 1906-1910. Lille: chez l'auteur, 1911. Couverture avant. comme étant une expérience spirituelle positive, un voyage exploratoire du monde et de toutes les merveilles et les gens qu’il contient. La connaissance est le but à atteindre, et pour cela il fixe le regard sur chaque élément du spectacle qui se déploie devant ses yeux tout au long du trajet. La gare aussi est un lieu de découverte. Ce n’est pas qu’un endroit de transite et d’attente, mais le lieu du premier contact avec une nouvelle réalité. À chacun de l’arpenter selon ses désirs et, autant que cela puisse se faire, d’ajourner le départ vers la prochaine gare afin d’arriver à la toute dernière, celle du « Grand Départ », aussi en retard que possible.

Avec la nostalgie liée à l’extrême fugacité de la vie, l’inquiétude est l’autre sentiment se dégageant avec la plus grande force de cette épître. Jean Baltus semble hanté par l’idée de devoir embarquer dans le « Rapide de la Mort » dans un avenir trop rapproché. Cette sensation devait être d’autant plus intense que les années à avenir s’annonçaient très sombres à plusieurs égards. 1938 est l’année des grandes manœuvres diplomatiques entre L’Allemagne et l’Italie d’un côté, est de la France, l’Angleterre et les États-Unis d’un autre. Le jeu diplomatique d’Hitler, tout en étant digne des meilleurs des illusionnistes, ne pouvait plus tromper que les faibles d’esprit et les esprits affaiblis par des lourdes responsabilités politiques et historiques comme ce fut le cas, entre autres, de Neville Chamberlain lorsqu’il prit la décision d’observer la traditionnelle politique britannique de l’apaisement. L’état de santé de Théo Varlet, extrêmement fragilisé Dédicace de Théo Varlet à Jean Baltus sur un exemplaire de sa traduction de L'île au tresor. Image extraite de: Guérin, Bernard. Quand les écrivains dédicacent… Lille: Chez l’auteur, 1998. et soumis à d’atroces souffrances, laissait lui aussi présager un dénouement fatal. Le cœur n’était plus à la fête ce 4 juillet 1938 à Burford. La tête non plus d’ailleurs, comme nous le montre l’écart d’une année entre la date figurant sur l’entête et celle inscrite en fin de lettre. Né à Lille le 27 novembre 1880, Jean Baltus devait prendre son dernier train huit années plus tard, le 16 décembre 1946, à l’âge de 66 ans. Ses tableaux et photos sont aujourd’hui autant d’instantanées des spectacles passionnants qu’il a eu le bonheur d’admirer en arpentant les quais qui ont jalonné son existence.

De tous les livres et plaquettes publiés par Théo Varlet Poèmes choisis. 1906-1910 est celui qui l’a été en plus petit nombre: 80 exemplaires hors commerce que Varlet a du offrir en cadeau au gré de ses rencontres personnelles et professionnelles. Tirage miteux?… peut-être bien. Mal relié?… certainement. Mais pas du tout méprisé des bibliophiles et surtout pas de bibliomanes. À l’appuis, ces quelques mots de Jules Mouquet avec lesquels je métrai terme à ce billet: “Un tirage exagérément restreint – Bibliophiles, bibliomane, quel prix ne donneriez-vous pas de ces éditions depuis longtemps épuisées !- n’en permis pas la diffusion. Il faut d’autant plus le regretter que ces poèmes, sélectionnés parmi les plus significatifs, honorent et enrichissent les Lettres françaises”. (4)

1, 3- La bonne date est celle du 4 février 1938.

2- Si ma lecture est bonne, le sens de ce terme m’échappe.

4- Muquet, Jules. “Théo Varlet avant la Guerre”. Lille: Mercure de Flandre (janvier 1925): 18

Malcolm Shaw MacLaren, l’héritier spirituel de Théo Varlet

Le nom de Malcolm MacLaren (1) m’est apparu pour la première fois à la lecture du livre de Felix Lagaluare Theo Varlet. Sa vie-Son œuvre (2). J’ai eu le sentiment, en lissant la rétrospective qu’il y dresse à l’intention du poète chemineau, qu’une relation d’un genre tout particulier avait dû exister entre eux. Puis, j’ai eu la bonne fortune d’acquérir un petit lot composé de quelques papiers et de plusieurs livres lui ayant appartenu. Ce fait heureux a ouvert une fenêtre à travers laquelle pouvoir scruter l’antichambre de sa vie et m’a permis de suivre quelques pistes dont certaines ont abouti.

Malcolm MacLaren vers 1929. Separata de Douze sonnets et un poème de Théo Varlet. Lille: Mercure de Flandre, 1929

L’une des constatations qui en ressortent est le fait que MacLaren a été pris sous l’aile de Théo Varlet et que celui-ci a assumé le rôle de maître et de guide en ce qui concerne son instruction linguistique et littéraire. MacLaren a sans doute trouvé là l’occasion de nourrir son esprit et d’apprendre d’avantage grâce au verbe riche, puissant et terriblement coloré de Varlet. Il devient, avec le temps, un remarquable disciple vouant une admiration voire une dévotion profonde au maître. La singulière personnalité de Théo Varlet et les quelques affinités qu’ils partageaient, telles leur ferme position pacifiste et une passion débordante pour la vie et l’œuvre de Robert-Louis Stevenson, feront en sorte que leur relation soit des plus solides et durables. On les imagine, par exemple, se rencontrant régulièrement dans la demeure de Varlet à Cassis sur Mer, où celui-ci menait une existence paisible et de retraite entièrement dédiée à la littérature, ou à Saint-Valéry-sur-Somme (Bouche du Rhône), où le poète aimait aller en villégiature passer les mois les plus chauds de l’été.

Une collaboration étroite en découle qui aura comme résultat, entre autres, la réalisation d’un projet de traduction en langue anglaise d’une partie de la production poétique de Théo Varlet. Poems by Théo Varlet (3), publié par The Village Press en 1926, contient une introduction de Malcolm MacLaren où il fait siennes les mots employés par le maître lorsque celui-Théo Varlet. Poems by Théo Varlet. Idbury, Kingham, Oxon: The Village Press, sans date.ci donne les raisons pour lesquelles il a traduit la plupart des livres de Stevenson: « pour mon unique satisfaction, pour honorer mon auteur favori » (4). Devenu membre honoraire du club de français de l’université d’Oxford, il organise des soirées poétiques durant lesquelles il ne manque pas de faire connaitre l’œuvre de son «auteur favori». Je le soupçonne même d’être à l’origine de la publication de L’île Féréor (5), une adaptation de Le roc d’or à l’usage des étudiants anglophones de langue française dont les arrangements sont de A. C. Smith.

Malgré son athéisme reconnu, Théo Varlet croyait fermement a la survie de l’esprit après la disparition physique de l’individu, l’essence de chaque être humain faisant partie d’une conscience commune et éternelle. Par son alliance avec Malcolm MacLaren, il s’assura aussi la sauvegarde de son œuvre et sa pérennité dans le temps. Il fut chargé, comme nous le savons déjà, de ramasser et en faire le tri des inédits laissés par Varlet après son décès en octobre 1938. Ce fait, ainsi que certains témoignages, nous oblige à le reconnaitre comme l’héritier spirituel du « roseau pensant ». (6)

Parmi ces témoignages il est celui de Jean Baltus, le peintre ami de Théo Varlet déjà mentionné dans un billet précédent. Son envoi manuscrit sur l’exemplaire de Poèmes choisis (7), qu’il remet à Malcolm MacLaren après l’avoir précieusement gardé pendant des nombreuses années, ne fait pas l’ombre d’un doute: « A l’ami Malcolm Mac Laren héritier spirituel de Théo Varlet… ».

Ce qui précède n’est qu’un avant-gout des connaissances que je détiens aujourd’hui sur ce grand ami de Théo Varlet, écossé d’origine, dont on est obligé d’en parler lorsque nous plongeons dans l’univers Varlet car leurs vies respectives se sont trouvées profondément liées. Je ferai l’exposé détaillé de mes découvertes dans une série de billets successifs qui je compte publier un peu plus tard cette année. Vous verrez, elles sont aussi passionnantes que celles qui concernent à Varlet lui-même.

1- Nom à orthographe fluctuant: MacLaren, Mac Laren, Mc Laren, McLaren. Nous employons ici sa forme la plus fréquemment utilisée.

2- Felix Lagaluare Theo Varlet. Sa vie-Son œuvre. Paris: L’amitié par le livre, 1939.

3- Théo Varlet. Poems by Théo Varlet. Translated from the french with the autour’s approval of the text by Malcolm McLaren. Idbury, Kingham, Oxon: The Village Press, sans date.

4- Ibid.: 8.

5- Théo Varlet. L’île Féréor. Adapted from «Le roc d’or» by Théo Varlet. Arranged and edited by A. C. Smith. London: Macmillan and Co. Limited, 1933.

6- « Car avant de tomber au néant sépulcral, / Je me rappellerai que moi, roseau – dieu! – j’ai / Tenu les mondes aux creux infime de ce crâne, / Et que je fus un soir, dans l’immense Univers, / -Dans l’aveugle Univers, l’éclair qui l’a jugé ». Du poème « Confrontation » dans: Théo Varlet. Paralipomena. Paris: Les Éditions G. Crès et Cie, 1929: 115. Évocation du Roseau pensant de Blaise Pascal.

7- Théo Varlet. Poèmes choisis, 1910-1910. Cassis: chez l’auteur, 1911.

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