Dans le monde mystique et émerveillé du rêve. Le cinéma vu par Théo Varlet. Partie II

Continuation à la partie I

« Quel est le but d’un art? Nous mettre, de façon plus ou moins complète et bien que partant de l’état de veille, dans la disposition de réceptivité qui caractérise le rêve. Ceci, démontrable sans peine dans les autres cas, est surtout évident pour la musique et la poésie. Elles amorcent en nous, par l’excitation répétée du rythme, une sorte de quasi-hypnose, analogue à l’atmosphère du songe endormi, où la conscience survit seule dans le silence organique et porte à un exposant merveilleux la valeur des images où elle s’incarne. Dans l’atmosphère magique crée en nous par l’art poétique ou musical, ce sont les dissonances qui introduisent les images et les accrochent au rythme. Tout l’essentielle de l’art tient dans ce mécanisme. « Catachrèse et répétition », comme le dit très justement le maître esthéticien Jean Royère, à propos de la poésie, dans une formule qu’il est aisé d’extrapoler aux autres arts.

       Le rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928. Publicité pour le film "Madame Récamier", réalise par Gaston Ravel: n/p.   Le rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928. Publicité pour le film "Le perroquet vert", réalisé par Jean Milva: n/p.

Et n’est-ce pas aussi un rêve, que le cinéma, un rêve spectaculaire et qui tient plus ou moins du paradis artificiel. N’est-ce pas déjà un début d’incantation, que cette salle recueillie, et ce fauteuil, où l’on se trouve à l’abri de la réalité courante et de ses préoccupations défensives; où l’on assiste à la représentation de la vie, au lieu d’y être mêlé; où chacun n’est qu’un centre de conscience abstrait,  pour ainsi dire, tendu vers l’écran et sa révélation lumineuse? L’obscurité ambiance, la musique, aident encore à provoquer la « transe » spéciale; et, mieux que le théâtre, lequel exige de la part du spectateur l’effort intellectuel de collaborer à l’illusion scénique, le cinéma enlève ses adeptes à la vie quotidienne et les jette de plain-pied dans le monde mystique et émerveille du rêve. Et là, nous tendons à nous évader de nous-mêmes, pour participer au spectacle des choses, sympathiser avec ces choses, devenir ces choses… vivre en elles une aventure fragmentaire de mille et une destinées incluses en chacun de nous tous, dès le commencement, auxquelles aspira notre adolescence, et que la vie nous a peu à peu contraint à abandonner une à une, de refouler dans l’inconscient, à part celle, unique survivante, seule licite, en quoi nos énergies réalisatrices se sont canalisées.

 Le rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928. "Le diable au cœur", réalisé par Marcel L'Herbier: 104-105.Art poétique pour tous, le cinéma c’est la lunette magique à nous montrer nos vies non vécues et convoitées plus ou moins obscurément; c’est la fenêtre ouverte, sans effort ni attitude personnels, sur le rêve imposé, infusé par les yeux, orchestré par l’ouïe, offrant ses images toutes créées aux cerveaux incapables de les concevoir par eux-mêmes. Dans les films les plus piètres il y a cette poésie essentielle d’un défilé d’événements qui fouette l’intérêt par une marche fantaisiste, ou qui, même se bornant à réaliser une condensation et une accélération de la vie, stimule l’esprit, en réveille toutes les associations, et le promène à vol d’oiseau sur les spectacles de la terre et sur les possibilités infinies du vaste monde.

 Illuminer les pauvres cervelles obtuses et aveugles, qui peut-être sans lui n’auraient jamais rêvé: bienfaisance et charité du septième art…

 Il n’y aurait donc qu’à chanter les los du cinéma, générateur de rêves, qui accroît la somme de conscience fleurissant chez les hommes, et qui aide ainsi à justifier un peu plus l’existence de la vie sur terre…

 Malheureusement le cinéma es vicié dès son origine par ce terrible appel vers le bas que crée le goût du public… le goût, du moins, qu’attribuent au publique une trop grande majorité de cinéastes, et qu’ils renforcent en y cédant par avance… On va même au-devant, on fournit à ce goût ce qu’il est capable de comprendre t d’aimer tout de suite sans éducation préalable… en un mot, ce qui rapportera le plus.

 Le septième art, d’un héroïque effort, se haussera-t-il vers un plan supérieur? Verrons-nous des cinéastes plus nombreux qu’aujourd’hui réagir, imposer au peuple des visions vraiment belles? Ou bien les fadaises lucratives qui flagornent les goûtsLe rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928. Publicité pour "Le triomphe du rat", réalisé par Graham Cutts: n/p. inférieurs triompheront-elles sur toute la ligne? Pour justifier les craintes à cet égard, il y a la partie réalisation matérielle, d’importance primordiale ici. Un génie désintéressé ne peut pas, en matière cinématographique, s’installer comme le poète devant une feuille de papier blanc, créer de la beauté, et attendre avec abnégation l’heure où elle triomphera aux yeux de tous. On ne peut même pas, sur deux tréteaux et avec quatre comédiens ayant le feu sacré, représenter un film. Il y faut un studio coûteusement organisé pour la prise de vues, du matériel et du personnel à l’infini et par conséquent des commanditaires…

 Mais, que de radieuses compositions prennent ou non la place des âneries sentimentales ou clownesques; que l’on voie ou non se multiplier les films documentaires, scientifiques et de voyages, il n’en reste pas moins probable que, dans le pur domaine technique, des surprises nous sont réservées, qui combleraient les lacunes, trop visibles à l’heure actuelle, du cinéma, et en feraient un art plus complet…, un paradis artificiel encore plus magnifique. Tout est possible, dans cet ordre d’idées, avec l’accélération toujours plus vertigineuse de la science appliquée

 En attendant, même rudimentaire, nous devons, amoureux de la vie et du rêve, aimer le cinéma qui nous offre une évasion de plus hors les bornes étroites de l’espace et du temps quotidiens, et nous permet la conquête idéale de la vaste terre et des mille possibles qu’il était en nous de réaliser et que la vie, trop unique et trop brève, nous réduit à rêver… » (1)

Théo Varlet

(1) Varlet, Théo.   « Gloses marginales »Le rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928: 76-80.

Publicités

2 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Gerald Sioux
    Juin 12, 2015 @ 22:56:07

    Bonjour:
    Je trouve très intéressant ton blog.
    Est-ce que toi tu connais cette revue-là? Il y a un roman de Theo Varlet:
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5672777z.image.langES.r=la%20france%20active

    Réponse

    • tahonero
      Juin 16, 2015 @ 19:00:40

      Bonjour Gérald
      Merci de tes commentaires.
      Oui, j’étais depuis quelque temps au courant de son existence et de sa publication en feuilleton dans la France active. En fait, je me trouve en train de préparer un billet au sujet de ce roman de « malheur ». J’ai pu consulter quelques documents qui m’ont permis de retracer un peu son histoire. Voilà que nous annonçons ici sa découverte!
      Au plaisir de t’avoir parmi mes lecteurs.

      Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :