Vindex « Le vengeur ». Partie II

Continuation…

« Je possédais un superbe chat, gris cendré, tacheté de feu: — le «Vindex» d’aujourd’hui est sa réplique, du moins quand au pelage, car l’autre était fort doux. Je le chérissais. Parfois je le serrais entre mes bras, avec des élans convulsifs, dans le trouble d’un sentiment informulé, que je devais plus tard reconnaître avec effroi, en étreignant une femme, à l’heure de l’amour… Perversion? Folie? Certes! Mais n’est-ce pas là, plus ou moins, le cas de tous les enfants, d’après Freud? Sans parler des hommes, bien entendu…

« Avec effroi, ai-je dit; car dans ces crises démentielles qui me faisaient connaître une libido privée de son support normale d’érotisme, des impulsions sauvages, complémentaires en quelque sorte, se mêlaient au désir amoureux. Une hantise de férocité montait en moi — des profondeurs ataviques où le fauve contemporain des mammouths, il y a cent mille ans, joignit au désir de l’amour la soif du meurtre, comme d’une possession plus complète et définitive… Oui, je me sentais envahir par une âme étrangère, par une volonté farouche qui me crispait les doigts sur le cou de mon chat, et m’inspirait le désir soudain et brûlant de l’étrangler.

« Et alors, comme pour justifier ce désir, la méchanceté du monde m’apparaissait, dans un vertige: — la coalition ennemie de mes pseudo-semblables me tordait d’une précoce révolté contre l’humanité; et, la durée d’un instant, je croyais presque tenir entre mes mains l’objet de cette inexpiable rancune.

« Mais l’abandon confiant de la bête, qui croyait à un jeu, et son ronronnement sous l’étreinte, me rappelaient vite à douceur habituelle, et luttant contre le cauchemar, je me délivrais de l’emprise assassine, desserrais mes muscles roidis par la volonté étrangère; puis, avec un baiser frénétique parmi la fourrure chaude de mon ami — mon seul ami — je rejetais à terre le chat, et pour m’épargné une tentation nouvelle, le renvoyais d’un coup de pied, violemment.

« A la suite de ces crises, c’étaient des explosions de larmes, des repentirs désespérés… Ou bien, dans l’exaspération de la rage insatisfaite, je me prenais à moi-même, me mordais le bras, me tailladais la peau, à coup de canif…

« Un jour, où une punition injuste, en classe, m’avait frappé, au lieu de l’hypocrite coupable, que soutenaient les rires lâches de tous nos condisciples, je revins du collège, tordu de révolte, et soulevé par un vertigineux désir — de me trouver seul, croyais-je, seul dans ma chambre avec mon confident familier… Mais la porte à peine refermée et l’animal entre mes bras, je me sentis envahi par le désir pervers.

« Cette fois-là, ce fut soudain et irrésistible. La volonté étrangère — la volonté de mort — me posséda, sans même le prélude habituel de câlineries amoureuses qui semblaient le faire naître, au contact de la fourrure chaude. Avec la fatalité des gestes qui nous imposent certains rêves où l’on se regarde agir, j’arrachai le tapis de la table, emmaillotai le chat confident joueur dans l’étoffe que je nouai autour de son cou — et, de toute ma force, je serrai… Ah! quel souvenir! Je sens passer le froid de la mort et du désespoir, à revivre la minute abominable… Le chat avait la tète dégagée, et je le regardais dans les yeux, à bout de bras, tandis qu’il suffoquait, sous ma pression rigide. Il comprenait, enfin. Une sorte de hurlement rauque, un râle étouffé, qui me résonne encore aux oreilles, s’échappait de sa gueule béante, aux moustaches hérissées, dans une grimace de douleur atroce. Ses yeux exorbités, aux pupilles énormes, avaient un regard humain… Je serrais toujours — ou plutôt non: une force étrangère serrait, à l’aide de mes muscles. Quelqu’un en moi, jouissait atrocement de sentir sous mes doigts craquer les cartilages et les os du cou mince, et sursauter dans le plis du tapis les spasmes du misérable agonisant… Quelqu’un… Mais un autre, le vrai moi, défaillant d’horreur, à voir dans les prunelles dilatées s’élargir l’épouvante de la mort et el reproche infini… Ah! ce noir regard de mon compagnon aimé, de mon seul ami, qui mourait, assassiné par moi!…»

Gaschart baissa la tête, et voilà son visage, de sa main où la «poupée» blanche se teignait de rouge. Il se tut plusieurs minutes, frémissant. Mais l’un des chats restés dans la pièce bondit soudain sur ses genoux et s’y leva, l’œil en coulisse. Calmé, eût-on dit, par cette présence, le poète se redressa, et tout en flattant l’animal, reprit:

« Le trépas de ma victime n’avait point épuisé les énergies farouches: elles continuèrent à me posséder, et j’allai jusqu’au bout de mon rôle. C’était l’hiver; un grand feu de houille flambait dans la cheminé: je démaillotai le cadavre inerte, lourd et mou, le jetai dans les flammes, et l’y regardai brûler, longuement… Il ne resta de l’aventure que quelques débris d’os calcinés, très blanc, parmi les cendres.

« Dès lors, ma libido criminelle disparut. A quinze ans, j’avais satisfait l’ancêtre farouche ressurgi des profondeurs ancestrales — ressurgi en ma personne à la vie éphémère. Et il retomba, pour jamais, au non-être. Mais dans ma solitude d’âme que rien n’a pu rompre, loin de s’atténuer et pâlir, la mémoire de mon crime et revenue me hanter chaque jour. Depuis cette époque, je souhaite en vain une expiation. Ma «manie» des chats n’est qu’un moyen d’alléger mes remords: quand je caresse un chat, je me sens presque pardonné: j’oublie. Mais si je suis privé de leur société, en exemple — et je voyage le moins possible — le souvenir me harcèle et me fais horreur… C’est enfantin, je l’avoue; ridicule; mais je n’y puis rien: mon imagination me damne, pour l’éternité, à cause de cet assassinat. La mort seule… Si je payais de ma vie, alors seulement je me croirais sauvé. C’est dans ce désir fou que j’ai nommé «Vindex» mon agresseur de tantôt. Mais quelle apparence qu’un chat bien traité se fasse jamais, au delà d’un coup de griffe, le vrai vengeur de son sosie assassiné? J’ai encore ma raison, malgré tout, et je n’ose espérer que «Vindex» grandira, lui aussi, à l’égal de mon remord, et, devenu tigre, finira un jour pour me dévorer… »

Telle fut la confession de Pierre Gaschart. Malgré son trouble réel, qui me démontrait l’authenticité de l’aventure, je n’y ajoutai que peu d’importance, et ne voulu voir dans son récit qu’une sorte d’amplification poétique… Après un bout de causerie sur d’autres sujets moins lugubres, je laissai notre ami presque rasséréné -et en tout cas sans nul soupçon de sa fin proche. Je partis le lendemain. Faute de temps pour lire les journaux, en voyage, ce n’est qu’hier, à mon retour, que j’ai appris sa mort et lu ton article nécrologique… Mais tu sait, à présent, ce que je voulais dire, tout à l’heure, avec ma «justice imminente»… L’écorchure négligée, la plaie envenimée, le tétanos: la mort — tout cela, ce ne fut pas «l’œuvre d’une fatalité aveugle», comme tu l’as écrit, et comme le public continuera de le croire — ce fut belle et bien l’œuvre d’un «sort artiste», ayant choisi par instrument le chat «Vindex», le vengeur…

Gaschart l’a-t-il compris, dans la lucidité de la fièvre? Le poète a-t-il béni le châtiment qui le délivrait de sa terreur? Est-il mort apaisé, dans la sérénité de l’expiation et cessant de se croire damné par son crime?… Je le lui souhaite, sinon pour la tranquillité de sa vie future, au moins pour la consolation de ses derniers moments.

Théo Varlet.

– Varlet, Théo. “Vindex «Le Vengeur»”. Marseille: Les Cahiers du Sud (Fortunio), Nº 74 — 11ème année, Décembre 1925: 824-830.

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