Vindex « Le vengeur ». Partie I

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Théo Varlet aimait bien la “société des chats”. Cette nouvelle, publiée dans le nº 74 de Les Cahiers du Sud en décembre 1925 et restée inédite depuis, est un bel exemple d’à quel point nos petits félins domestiques se sont faufilés dans certains de ses textes jusqu’à occuper, comme il est le cas ici, toute la place. Je ne chercherai pas midi à quatorze heures (“chercher les trois pattes du chat”, comme dissent les espagnols) dans une affaire si ordinaire, mais j’aimerais malgré tout emprunter les mots du malheureux personnage de cette nouvelle, l’également poète Pierre Gaschart, afin d’avance une explication possible à la félinophilie, que non félinomanie de Théo Varlet: “Les chats inapprivoisables comme moi, les chats libres et non soumis; domestiqués, mais indomptés”. (1)

Voici qu’il profère en sourdine son fameux cri de “Non serviam” (2), de non conforme, se dissociant “des grégaires, farcis d’hypocrisies, (qui) évitent au contraire les chats, qui incarnent l’égoïsme, l’amoralité (comme ils dissent), l’ingratitude” (3). Car…

La vie, hors la stupidité égalitaire,
La vie, hors le Troupeau, est toujours aussi dure. (4)

Les Cahiers du Sud (Fortunio), Nº 74 — 11ème année, Décembre 1925. Couverture avant..

Vindex «Le Vengeur» (1)

Une mort stupide, oui, je te l’accorde; mais quand à être «œuvre d’une fatalité aveugle», comme je l’ai lu dans ton article nécrologique et comme tu m’as tout l’air de le croire réellement, ça, mon vieux, non! La mort de notre ami Pierre Gaschart est au contraire un exemple de ce que peut «le sort artiste», pour parler comme Montaigne — la Justice Immanente, pour user d’un grand mot. Il n’est peut-être pas nécessaire que le publique sache la vérité sur le cas du défunt poète; mai, avec son dédain habituel de l’opinion, celui-ci ne m’as pas demandé le secret, lorsqu’il s’est ouvert à moi, une semaine avant sa fin. Nulle scrupule ne me retient donc de te raconté ce que j’ai entendu — et ce que j’ai vu. Tu jugeras par toi-même quelle fut la part du hasard dans le trépas de l’ami Pierre.

J’étais aller lui serrer la main en passant, à la veille de partir en voyage, mais sans me douter le moins du monde que je lui faisais une visite de suprême adieu, car je ne devais rester absent qu’une dizaine de jours, et il me paru en santé normale — pour ses cinquante-sept ans. Je le trouvai au milieu de ses bouquins, debout et causant avec Albert Defrenne — le peintre — qui se disposait à prendre congé.

Comme à l’ordinaire, chez Gaschart, trois ou quatre représentants de cette baroque tribu de chats qu’il entretient en permanence, rôdaient par la pièce avec une désinvolture de maîtres absolus. Je n’aime guère ces félins hypocrites, et ils les sentent en général. Par politesse, néanmoins, j’allais pour en caresser un — un gris cendré tacheté de feu, qui se tenait sur un fauteuil, la queue en crosse épiscopale, et me considérait avec méfiance. A mon geste, l’animal se hérissa, prêt à fuir. «Hé bien! Vindex!» fit Gaschart sur un ton de reproche. Et allongeant la main, il ceintura le dénommé Vindex, afin de me le tendre. Mais le chat, soudain en révolte, gronda, se débattit, d’un coup de patte inattendu et brutal, planta ses griffes dans le pouce de son maître, et disparut d’un bond.

— Oh! la brute! Et vous ne bronchez pas, monsieur Gaschart! Moi, si un chat me faisait çà, je l’étranglerais net.

Gaschart, en effet, n’avait pas eu le moindre mouvement de colère. Tout pâle, et sans répondre à la réflexion du peintre, il éleva la main à la hauteur de ses yeux, et considéra le sang qui gouttait.

— Ils reçoivent une jolie éducation, vos chats, s’indignait l’autre. Vous ne les punissez jamais?

— Non, jamais.

Et ce fut tout. Defrenne acheva de prendre congé, et sortit. Une fois seul avec moi, le vieux poète m’indiqua un fauteuil et s’assit également. Puis, le menton dans la main où son pouce enveloppé d’un mouchoir faisait une grosse «poupée» blanche, il reprit d’un air grave:

— Toi aussi, André, tu t’étonnes de ma longanimité; tu ne comprends pas que je me laisse griffer bénévolement par mes bêtes…

« Devant Defrenne, je ne pouvait rien dire: il n’est pas de notre génération, et il a fait la guerre, lui, comme combattant; il a tué des Boches, et n’en a aucun regret… Avec toi, je puis parler: tu est de mon âge, tu as les mains pures: tu ne riras pas de mes remords.

« Car, pour t’expliquer mon indulgence, et par la même occasion ma manie des chats, comme vous dites tous, je dois te faire un aveu. Je suis… j’ai été… Ou pour mieux dire, innocent aux yeux des hommes, je connais tous les remords d’un assassin.

« Ne prends pas cet air inquiet: mas raison est entière: cinq minutes de patience, et tu vas comprendre.

« On affirme qu’en matière de crime, il n’y a que le premier pas qui coûte, et qu’un enfant cruel à l’égard des animaux finira volontiers par «tuer père et mère»… Quelle erreur! Je crois, pour ma part, — et mon expérience le démontre — que chacun de nous a en lui un certain taux de criminalité à réaliser — un ancêtre farouche à satisfaire, si tu aimes mieux — et que, la dose de meurtre une fois atteinte, c’est fini; l’appétit lui manque pour aller au delà. Ce goût du sang est merveilleusement développé chez une bonne part de nos contemporains, la guerre la bien fait voir: — un Defrenne, par exemple, a eu jusqu’au bout du plaisir à tuer; — mais cela ne prouve rien contre mon principe.

« Il faut croire que j’était piètrement doué sous ce rapport, car un seul meurtre suffit à saturer mon besoins — ma libido de tuer, comme dirait, je pense, Freud — à me libérer de l’ancêtre criminel… Et peu importe que ce meurtre n’ait pas même été commis sur un homme: il fut pour moi un événement capital, et il m’inspire aujourd’hui encore, après quarante-deux ans, les plus affreux remords.

« J’avais quinze ans. Futur poète, je me sentait déjà solitaire au milieu du monde, et j’en souffrais, cruellement. A cette heure, j’ai fini par comprendre que je ne partage pas les préoccupations sociales de mes congénères, et que je suis aussi loin d’eux que le serait, par exemple, un Martien frais débarqué de sa planète: — j’ai appris à refouler mes désirs d’expansion, à les faire passer uniquement dans mes vers. Mais, à quinze ans, mon besoin de fraternité sentimentale restait entier. Or, avec ma famille, je percevais trop le malentendu continuel pour oser me livrer, et s’était pis encore avec mes camarades, qui me flairaient «pas comme les autres» et se défiaient de moi. Mon isolement était tel que j’avait reporté mon désir de tendresse sur des animaux, lesquels me paraissaient plus proches — c’est te dire!… Pas sur les chiens, toutefois: ces classiques confidents étaient trop serviles. Non, j’aimais les chats. Les chats inapprivoisables comme moi, les chats libres et non soumis; domestiqués, mais indomptés. Je lisais dans leurs yeux mystérieux des aspirations sœurs des miennes, et je plongeais ma pensée dans leurs prunelles verticales, qui se contractaient peu à peu sous la fixité de mon attention.

A suivre….

Théo Varlet

1- Varlet, Théo. “Vindex «Le Vengeur»”. Marseille: Les Cahiers du Sud (Fortunio), Nº 74 — 11ème année, Décembre 1925: 824-830.

2- Varlet, Théo. “Non serviam”. Paralipomena. Paris: Les éditions Crès et Cie, 1926: 81-87.

3- Varlet, Théo. “Chiens”. Calepin du chemineau. Épilogues. Lille: Les éditions Vouloir, 1926: 60-62.

4- Varlet, Théo. Paralipomena. Paris: Les éditions Crès et Cie, 1926: 87. Derniers vers du poème “Non serviam”.

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2 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. glomacher
    Sep 25, 2014 @ 14:25:26

    Théo Varlet, …des petites doses qu’incitent leur répétition… Bravo !
    À l’attente de son invasion martienne…

    Réponse

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