Du caractère ésotérique de la littérature.

Le hasard, la simple coïncidence, suffiraient-ils à expliquer certains faits à caractère extraordinaire? Faudrait-il voir derrière ce genre d’événements l’orchestration d’une mystérieuse conjuration de faits échappant en tout point à notre compréhension? Ou se pourrait-il, tel que certains le pensent, qu’il n’y ait pas de hasard mais des simples rendez-vous? Quoi qu’il en soit, je ne peux qu’exprimer mon plus grand étonnement lorsque je réfléchis à la façon et au moment précis où Théo Varlet s’est révélé à moi.

 Ce fut en 2003, une année spécialement importante du point de vue astronomique car nous allions pouvoir assister à la plus grande opposition entre Mars et la Terre depuis que l’homme observe ce type de phénomènes. Ce fut aussi l’année où mon intérêt pour la planète rouge revêtit un caractère particulier sans que je sache vraiment en préciser les raisons. Et ce fut à la librairie Mona lisait, l’une de ces librairies anciennes montréalaises où de temps à autre j’aimais aller fouiner, où toute cette histoire a commencé. Mes intentions étaient toujours les mêmes à chaque visite; je me devais d’adopter l’un de ces vieux bouquins qui, par orphelinat ou par simple abandon de leurs propriétaires, attendaient patiemment dans cet asile de culture l’arrivée de celui prêt à les libérer de l’oubli, à leur assigner une place de choix au sein de leur bibliothèque et, de cette façon, de leur permettre de jouir d’une retraite utile et prolongée.

librairie Mona lisait

 Au premier abord, le volume ne me parut pas suffisamment attractif. Son auteur, un tel Théophile Moreux, n’évoqua pas dans mon esprit le souvenir de lectures passées et son titre, La vie sur Mars, semblait laisser entendre que, peut-être, j’avais devant moi une de ces typiques histoires d’extraterrestres avec lesquelles on dupe des lecteurs peu critiques ou l’on contente et amuse les inconditionnels du mythe martien. Il est resté là, dans la prison de verre d’une vétuste vitrine, à attendre une hypothétique prochaine visite, prêt à s’insinuer de nouveau si jamais je me décidais à le prendre entre mes mains et à explorer l’intérieur de ses entrailles encrées. Cela ne devait arriver que des mois plus tard, et encore une fois il n’a pas dû me sembler assez  séducteur lorsque, après de longues minutes semées de doutes, je l’ai déposé à nouveau, délicatement bien aligné, parmi ses compagnons d’infortune.

 Quoi qu’il en soit, ma décision de l’acquérir précéda de beaucoup l’énorme médiatisation dont l’opposition des deux planètes voisines allait être l’objet.  Elle devança encore plus les informations se faisant l’écho de l’arrivée imminente, sur la planète rouge, d’une série de sondes spatiales et engins d’exploration dont l’objectif était, entre autres, celui de découvrir les traces d’une vie passée.

 Moreux, Théophile. La vie sur Mars. Gaston Doin & Cie, 1924. Au mois de Mai La vie sur Mars devenait l’un de mes locataires imprimés et son hôte parvenait à savoir que Théophile Moreux, abbé de Bourges et bâtisseur de l’observatoire astronomique de cette localité, avait non seulement été un astronome éminent dont les travaux ont beaucoup apporté à la connaissance de la planète Mars, mais avait également effectué un travail de vulgarisation comparable à celui réalisé par des figures tels que Karl Sagan ou Isaac Asimov. Dans La vie sur Mars, tout en partant de l’hypothèse que la vie à l’extérieur de la Terre est une possibilité plus que minime, Moreux est quand même porté à admettre la présence d’une vie rudimentaire du genre d’algues et de lichens en s’appuyant sur certaines observations, mesures et expériences déjà réalisées. Il  considère nonobstant que l’Humanité devrait attendre de disposer d’instruments d’observation plus puissants et fiables ainsi que de l’expertise des futures générations d’astronomes, avant de pouvoir conclure sur une si épineuse affaire.

 Ma première rencontre avec l’œuvre de Louis Théodore Etienne Varlet devait se produire peu de temps après, au début du mois de Juillet. Elle eut lieu à la librairie Chercheur de trésors, propriété du poète et musicien underground Gérald Moineau, curieux individu dont les particularités sautaient aux yeux dès que l’on franchisait le seuil de son commerce. Par le passé, mes visites à cet endroit n’avaient été que très rares, et cela après que mes pulsions livresques m’aient carrément forcé d’y pénétrer suite à des recherches infructueuses dans les autres librairies de vieux du quartier. Car Monsieur Moineau et certains de ses confrères, qui avaient l’habitude de convoquer conseil sous le regard attentif de ses volumes délabrés, se livraient avec totale délectation à la consommation de tabac et d’autres herbes fumables dont la combustion raréfiait à un point tel l’atmosphère que l’air contenu dans le local résultait à peu près irrespirable. Il suffit de lire, pour s’en faire une idée approximative, le chapitre intitulé Les brouillards du Capudre du remarquable roman de Luís Matéo Díez La fontaine de l’âge. Au cours de cette dernière séance d’exploration, disait-je, placés sur des étagères couvertes d’une vieille patine de poussière et nicotine, deux volumes reliés à la hollandaise fixèrent mon regard. Il s’agissait de La belle Venere et Les titans du ciel, écrits tous les deux par Varlet au début des années vingt et édités à Amiens, dans la sympathique collection de la Bibliothèque du Hérisson, par Edgard Malfère, lui-même poète et homme de lettres.

Qui était ce Théo Varlet dont je n’avais rien entendu jusqu’alors et qui, d’après la bibliographie contenue dans les deux volumes, avait à son actif une large production littéraire répartie à travers des genres si différents que la poésie, la science-fiction (en français on emploie le terme anticipation, plus large et moins péjoratif. N’oublions pas que le premier prix Goncourt a été octroyé à une œuvre de ce caractère : Forces ennemies de J. A. Nau), le roman, l’essai, la vulgarisation scientifique, la critique littéraire et, pas moins important, la traduction en langue française de certains auteurs anglo-saxons de l’importance de Stevenson, Kipling, Jerome K. Jerome ou Pearl S. Buck ?

Joncquel, Octave / Varlet, Théo. Les titans du ciel. Amiens : Edgar Malfère, 1921. Page de titre.  Joncquel, Octave / Varlet, Théo. L’agonie de la Terra. Amiens : Edgar Malfère, 1922. Couverture avant.

 Mon goût pour la nouvelle me porta à acquérir, en premier lieu, La belle Venere, dont j’ai avidement dévoré les pages les unes après les autres avant la fin de la journée. La clarté du récit, son lexique riche et imagé, les descriptions de l’âme et la pensée profonde des personnages, ainsi que l’espace dans lequel se déroulaient l’action de la plupart des histoires, la Méditerranée de l‘antiquité classique, produisirent en moi un tel impact que, dès le lendemain, je cherchais à obtenir autant d’information que possible sur un si remarquable narrateur. Je suis convaincu que, de l’avoir obtenue facilement, mon intérêt naissant se serait rapidement éteint. Les peu de nouvelles que j’ai réussi à obtenir grâce à Internet étaient assez pauvres et surtout, loin de répondre à mes questions,  ouvraient la porte à d’innombrables nouvelles interrogations. Les extraits biographiques livrés par Eric Dussert dans le numéro dix-sept de la revue du fantastique Le codex atlanticus (1988) présentaient un Varlet d’écriture multiforme aux traits propres d’un être extraordinaire, comme extraordinaires semblaient avoir été son travail de création et sa propre vie. Grand consommateur de haschich à une certaine époque, on lui attribuait surtout un rôle de pionnier dans la science-fiction française, discipline dans laquelle son opus L’épopée martienne, composé des volumes Les titans du ciel et L’agonie de la Terre, aurait à occuper une place bien méritée. Ainsi, si l’abbé Moreux nous permettait de voyager jusqu’à la planète Mars en utilisant les lentilles de son télescope,  Varlet, avec la pleine maîtrise de sa riche prose, transportait les martiens jusqu’à la Terre en les faisant débarquer de ses vaisseaux-torpilles après que ceux-ci l’aient intensément bombardé dans le but d’affaiblir la civilisation que les humains étaient parvenus à développer.

Joncquel, Octave / Varlet, Théo. L’agonie de la Terra. Amiens : Edgar Malfère, 1922. Bandeau d’annonce.

 Le lien entre les deux? Scientifique autodidacte à caractère encyclopédiste et auteur d’un très intéressant manuel d’astronomie, Théo Varlet ne pouvait pas ne pas être au courant des travaux d’une autorité en la matière tel que l’abbé Moreux. Ainsi, il s’inspire de la figure de l’abbé pour construire celle du personnage qui, durant une bonne partie de l’intrigue de L’épopée martienne, se trouvera à la tête du petit groupe de rescapés qui tente d’échapper par tous les moyens à la catastrophe. Nous parlons de l’abbé Romeux, celui qui deviendra le défenseur des valeurs morales et le dépositaire des connaissances scientifiques qui, dans un avenir incertain, serviraient à jeter les bases d’une nouvelle Humanité.

 Ce dernier aspect, constaté après la lecture de l’article de Pierre Querleu qui sert de préface à la réédition de L’épopée martienne (Encrage 1998), met bien en évidence ce halo de mystère entourant, depuis le début, la manière dont la figure et l’œuvre de Théo Varlet m’ont été révélées. Le cercle dont le tracé a été ouvert par la découverte de l’œuvre de l’abbé Moreux, qui par la suite sera continué par le phénomène d’opposition entre la Terre et la planète Mars et l’acquisition de Les titans du ciel, sera finalement complété par l’insertion de l’abbé de Bourges dans celle qu’une bonne partie des amateurs d’anticipation scientifique considèrent comme la quintessence de l’œuvre de Louis Théodore Etienne Varlet, c’est-à-dire, L’épopée martienne.  Et ceci n’a été que le commencement.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :