Chiens! odieux chiens… Partie I

Dans un billet précédant, j’ai montré l’affection que témoigne Théo Varlet à l’égard des chats. Qu’en est-il du chien, cet autre animal domestique que l’on dit être le meilleur ami de l’homme? À en juger par les textes que je vous présente ici, il est évident que le plaisir ressenti par Varlet à être en compagnie de ses félins familiaux était proportionnel au manque de sympathie et à l’hostilité qu’il vouait aux chiens.

Le premier de ces textes est paru en septembre-octobre 1907 dans la revue lilloise Le Beffroi et il n’a jamais été repris depuis. Il s’agit d’un très court récit (le terme conte employé à l’époque a aujourd’hui une connotation péjorative) qui raconte les retrouvailles malheureuses entre un chien et son maître après une longue absence de ce dernier. Dans cet écrit, Théo Varlet investi le molosse de facultés quasi humaines et, dès lors, l’équilibre des rôles de domination et de soumission, basé sur la peur et sur la capacité à ne pas la montrer à son adversaire, est inversé au profit de l’animal, qui prend ainsi sa revanche sur l’homme.

Suite aux nombreux cas d’attaques impliquant des chiens qui ont eu cours ces derniers mois, il m’est venue à l’idée de récupérer ces écrits de Théo Varlet et de vous les présenter. La question de la relation entre l’homme et le chien est présentement débattue au Québec et au Canada mais également en France, où des mesures visant à encadrer les rapports que nous entretenons avec “notre meilleur ami” sont en vigueur depuis déjà quelques années sans que la situation ne se soit pour autant améliorée. Est-ce que le chien, comme l’humain, nous démontre qu’il est à la fois notre meilleur ami et notre pire ennemi?

Attention au chien. Illustration tirée de Pompei, d’Amédée Maiuri. Paris: Éditions Alpina, 1938: 101.

LE CHIEN (1)

Au crépuscule, après une lutte sauvage contre les gifles et les griffes des frondaisons rebelles qui s’enchevêtraient, depuis ma longue absence, dans les allées du parc abandonné — comme je poussais la grille, un bref aboi m’accueillit, et le heurt gambadant et tout grognant de joie de son grand corps fourré de roux. Sur mes mains la farfouillante fraîcheur de son nez, la chaude mouillure de sa langue affolée; et, m’enlaçant les épaules de ses pattes, ivre-haletant, il me dévisagea; — et une vapeur, dans le soir froid, fumait de sa gueule rouge.

Ai-je donc été si longtemps parti? Le voilà grand, grand comme moi, plus grand que moi! Ses crocs formidables m’étrangleraient net, alors que je jouais — oui, naguère! — à le faire imprimer sur ma main sa minuscule denture de jeune chien.

Et derrière les grilles du chenil, tumultue la rousse cohue de la meute fidele et jalouse, dansant, dressée aux barreaux, sur leurs pieds, et gémissant, et tendant vers moi leurs bras.

— À bas les patte, à bas les pattes! ce n’est pas votre heure. Ne m’appelez pas bon maître. Car je suis méchant, — et plus assez riche pour vous nourrir tous. Tant pis: soyez jaloux. Celui-ci est mon ami, mon grand ami, mon seul ami!

Et je souris aux yeux sanglants du chien énorme, je le caresse et lui souris; car s’il voyait, s’il sentait — que j’ai peur — il braverait son dompteur ancien… Il n’obéira plus, jamais.

Le Beffroi. Lille: Fascicule 72, 8me année, septembre-octobre 1907. Emblème de la revue. Couverture avant. — Suis-moi; je t’y invite. Viens, comme le petit chien bien sage de jadis, te coucher près de mois, tandis que je me livre à mes patients travaux de taxidermiste amateur.

Oui, je le sais: tu n’aime que la chair fraîche. Pardonne-moi; je deviens chaque jour un plus mauvais chasseur. Rien, ce soir, pour toi… Mais veux-tu bien ne pas lorgner ainsi mes chers aisseaux empaillés, brute stupide!

Tu jeûnes depuis longtemps? Et moi donc! Fais comme moi, dors. Qui dort dîne… Stop! À bas, brigand! C’est le plus précieux de ma collection. C’est le dernier Phénix, que j’ai capturé, corps à corps, au péril de ma vie. J’ai fais deux mille lieus à sa poursuite. Il me narguait, s’enfuyant de roc en roc, de cime en cime; et je l’ai saisi par la patte, comme il prenait son vol de la falaise à pic. La plus belle de mes chasses! Tu sais, mon fidele, qui me secondas, toute cette quête héroïque. Bon chien, tu as eu ta part de la curée. Laisse donc l’étagère où repose son souvenir, et cesse de renifler, brute, ce creux et illusoire plumage.

Il ne m’écoute plus. Il a jeté par terre le Phénix; dans le corps pourpre et or du Phénix farfouille son groin noir; — mais il s’arrête, éternuant, furieux, la bourre phéniquée de l’empaillage plein ses babines baveuses.

— Te l’avait-je dit? N’importe. Sois heureux. À pressent je te le livre. Hallali! c’est le Phénix, le dernier Phénix.

Accroupi en sphinx, silencieux, il réfléchit, un carnage de plumes entre les pattes. Brusquement, il tourne la tête par dessus son épaule. Dominateur (verra-t-il que j’ai peurs?) mon regard affronte le sien…

Il ne baisse pas les yeux. Il a vu que j’ai peur.

— Bon chien, fidele ami, je te promets pour demain des gibiers succulents. Écoute: j’ai relevé, tout à heure, des pistes fraîches, sur la bruyère. Dès l’aube, bon chien, nous partirons.

Je mens. Il sait que j’ai menti. L’heure est venue. Impossible désormais de nier l’évidence. Le traître loup rampe vers moi, obliquement, la queue basse. — Et tu, Brute? — Le voilà qui s’élance et bondit…

À nous deux, Loup!

Théo Varlet

Partie II…

1- Varlet, Théo. “Le Chien”. Lille: Le Beffroi, fascicule 72, 8me année (septembre-octobre 1907): 283-285.

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