Dans le monde mystique et émerveillé du rêve. Le cinéma vu par Théo Varlet. Partie I

Il vient de me tomber entre les mains un exemplaire du numéro de juillet 1928 de la revue de littérature et de critique Le rouge et le noir (1). Il s’agit d’une monographie spéciale sur le cinéma dans laquelle quelques-unes des figures majeures du milieu cinématographique  de l’époque  faisaient alors part de réflexions intéressantes sur une discipline qui essayait de se définir. Une discipline qui cherchait sans cesse de nouvelles voies par lesquelles transiter vers un avenir où tout “n’est encore que conjectures et interrogations” (2).

Aux voix d’Abel Gance, Jean Epstein, Germaine Dulac, Marcel l’Herbier et René Clair, entre autres noms sacrés des débuts du cinéma français, se joint celle de Théo Varlet qui, outre homme de science et de lettres, offre aux lecteurs sa propre représentation de l’univers cinématographique.

Le rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928. Couverture avant.Au-delà de ses observations au sujet du degré de développement technique du cinéma d’alors, une importante constatation se dégage au premier terme de ses appréciations, celle de sa dualité. Cette dualité qui fait état d’une confrontation devenu classique opposant le cinéma spectacle au “cinéma d’Art” et cela même si, depuis peu d’années après son apparition, on le considérait déjà comme une nouvelle manifestation artistique par l’image.

Quelle doit donc être la finalité ultime du cinéma? Est-ce que le cinéma doit rester un spectacle de masses au service d’une industrie fleurissante dont le but n’est nul autre que celui de divertir tout en générant de l’argent? Doit-on privilégier les initiatives cherchant à l’ennoblir, à  essayer de l’extirper de ses humbles origines foraines?

Tel un poème, un film ne devrait pas se limiter à raconter une histoire, voire à se servir du scénario comme raison à l’exercice de sa réalisation. Un film devrait plutôt suggérer des impressions au moyen d’images visuelles imprégnées d’une charge particulièrement symbolique comme le font les vers d’un  poème. Le poème, lui, ne raconte pas une histoire, il suggère des sensations, fait surgir des sentiments et des émotions liés à une certaine esthétique et à un rythme particulier. Comme le poème, un film doit aussi être l’expression la plus élevée de l’esprit créatif de l’homme, de son “effort créateur”. Varlet, lui, parle d’un cinéma au service de la vie, d’un “art poétique au service de tous”, d’un paradis artificiel – et il se connaissait bien en ce genre de paradis- “générateur de rêves, qui accroît la somme de conscience fleurissant chez les hommes, et qui aide ainsi à justifier un peu plus l’existence de la vie sur terre...”. Il ne fallait pas s’attendre à moins de sa part.

Varlet, Théo. "Gloses marginales". Le rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928. Bandeaux: 76.

Gloses marginales (3)

« A côté des snobs qui prennent un air de dégoût au seul mot de cinéma, et nient mordicus que cela puisse jamais devenir un art, il y a une autre catégorie de gens qui ébauchent un sourire et affectent de s’en désintéresser, comme d’un art rudimentaire et grossier. Ceux-ci, sans être précisément misonéistes ou dépourvus de curiosité, sont des esprits statiques; la vie en mouvement, la vie pour elle-même ne les touche pas; il leur faut des chefs-d’œuvre pour qu’ils consentent à s’y arrêter, et ils refusent de tenir compte d’une tentative humaine lorsque sa réalisation n’est point parfaite ou arrivée à son plein développement.

Pour ma part, même si la réussite est encore incomplète, j’aime le spectacle émouvant de l’effort créateur; il me suffit de le voir généreux et luttant contre la matière relative pour imposer au monde l’estampille d’une idée nouvelle.

C’est pourquoi je me penche sur le cinéma, avec intérêt, avec passion.

"L'Inhumaine", réalisé par Marcel l'Herbier. Le rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928: 88-89.Je ne partage pas l’enthousiasme lyrique et la suffisance triomphale qui viennent nous clamer que le cinéma est dès à présent un art complet, définitif, pourvu de tous ses moyens et qui n’a plus rien à apprendre et qui même se gâterait en acquérant de nouveaux perfectionnements (on l’a dit pour la reproduction des couleurs au naturel).  Non, le cinéma est encore dans l’enfance… ou! si l’on y tient, dans l’adolescence; mais il n’est pas  plus arrivé à son insurpassable culmination que l’aéroplane de Blériot, lors de sa première traversée de la Manche, n’était l’archétype ne varietur et le parangon des appareils d’aviation. Il a encore beaucoup de progrès à faire, le cinéma, beaucoup à apprendre, aussi bien en technique matérielle que dans la partie scenario, où  la chose et trop évidente. Mais (toujours comme le Blériot 1909) qu’il soit plus ou moins complet, plus ou moins bien manié, ses caractéristiques principales sont établies; il est déjà lui-même, et nous pouvons le juger, dans le principe, en tant que septième… Ou peu importe le numérotage; disons: nouvel art.

Le rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928. Cul-de-lampe couverture arrière.Si de nos jours l’on se préoccupait encore bien vivement de chicaner sur la définition idéale de l’Art, l’art cinégraphique semblerait fait tout exprès pour trancher la vieille querelle, en apportant un argument massue aux partisans de la définition: « l’Art a pour but l’imitation de la Nature »… Victor Cousin pourrait toujours répondre que cette imitation n’est qu’un moyen, et qui sert à manifester la Vérité essentielle (« Le Beau est la splendeur du Vrai »); et les aristotéliciens appuieraient avec raison que, tout comme « la Poésie est plus vrai que l’Histoire », le film est plus efficace que la réalité qu’il reproduit.

Mais si l’on délaisse les ratiocinations transcendantales, idéologiques ou voire même purement verbales, pour passer à un domaine de l’esthétique plus accessible et vérifiable – pragmatique -, l’analyse des effets du cinéma et leur comparaisons avec ceux des arts apparentées, mais plus anciens, oblige à reconnaître qu’il s’agit bien, sur l’esprit par la sensibilité, d’une analogue manière exaltatrice ».

A suivre…

(1) Le rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928.

(2) Epstein, Jean. « Opinion sur le cinématographe »Le rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928: 20.

(3) Varlet, Théo.   « Gloses marginales »Le rouge et le noir. Cahier spécial sur le cinéma. Henri Lamblin directeur. Paris: Editions le rouge et le noir, juillet 1928: 76-80.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :